
Même si vous ne l’attendiez plus, le voilà, ce pot-pourri 2024. Une pause d’écriture s’est avérée indispensable durant 2025, et le résultat, c’est un nombre famélique de zéro chronique. Si vous avez lu les CGU du site, vous savez que c’est stochastique. Bon, y a eu un report live, pour la forme. Mais quand même, l’imagination, l’envie et la motivation pour écrire des papiers en bonne et due forme s’était dissipée, pour des raisons qu’il est inutile d’exposer ici. Et accessoirement, j’ai consacré beaucoup de temps à Amplitudes, qui est globalement Tartine de Contrebasse en moins chiant à lire, puisque c’est une émission radiophonique.
Quoi qu’il en soit, je suis de retour pour vous jouer des mauvais tours, et vous assure que Tartine n’est toujours pas mort. Il se pourrait même que j’arrive à nouveau à pondre des textes de temps en temps, genre plus qu’en 2023 et 2024 cumulés. Et pour tenter de me faire un peu pardonner, je vous offre enfin, en ce 2 janvier 2026, ma sélection d’albums qui m’auront plu en 2024, sans ordre particulier à part leur chronologie de sortie. Avec un peu d’huile de coude, je mettrai même moins de cinquante-deux semaines à sortir le pot-pourri 2025.
Bonne(s) écoute(s).
12/01 PYUR – Lucid Anarchy [Subtext Recordings]
Si Oratorio for the Underworld était la découverte d’un monde souterrain vivace en-dessous de la croûte terrestre, Lucid Anarchy pourrait être sa suite directe, où l’on a décidé de s’y installer et de comprendre ce nouvel environnement inconnu. On retrouve ici la composition explosive aux origines mystérieuses de PYUR, entre segments organiques et strates synthétiques luxuriantes, dépeignant un univers nouveau aux couleurs impossibles. Faune et flore exotiques en teintes mouvantes oscillent au gré de vagues invisibles, se manifestent à la limite de notre champ de vision en barrissements débridés (Nectar) ou en conversations entre oiseaux issus de légendes anciennes (Night / Sea). La poursuite de l’exploration d’un macrocosme dépassant les imaginations les plus fertiles, dissimulé dans une narration m’évoquant Voyage au Centre de la Terre version néon.
23/01 Loula Yorke – Volta [Truxalis Records]
À l’image de mon amour inconditionnel de la bande magnétique, le genre de compositions modulaires peuplant Volta m’évoque l’idée de répétition imparfaite. Quand les boucles d’oxyde de fer perdent un peu de leur substance à chaque passage sur une tête de lecture, modifiant imperceptiblement l’échantillon initial, les branchements de câbles sur un synthétiseur et l’incidence de l’artiste sur les ondes sinusoïdales traversant son instrument révèlent la forêt de possibilités derrière l’arbre d’une simple note. Loula Yorke, dans son approche restrictive des outils utilisés pour composer Volta, me rappelle beaucoup Caterina Barbieri et ses polyphonies entrant en collision les unes avec les autres, avant de s’autophagocyter dans une singularité multicolore. Cet album, c’est une histoire cosmique (voire kosmische) de hasards bienheureux et de rencontres inattendues. Moins d’outils de création pour plus de potentialités de créativité. Le résultat est une suite de sept vignettes hypnotiques, pleines de vie et de couleurs à peine trop saturées, donnant un sentiment bienvenu d’immédiateté et de sincérité.
02/02 Cura Machines – Neuro [Bedouin Records]
Nouvel alias de Daniel Lea, que certains reconnaîtront peut-être comme l’artiste derrière Land (Anoxia en 2015, incroyable) ou encore en tant que collaborateur proche et régulier des membres de Bedroom Community, Cura Machines donne l’impression d’un savant fou souhaitant fusionner le cerveau avec des améliorations cybernétiques. D’un côté, les amplitudes inattendues, les arpèges imprévisibles et le mix bestial de Ben Frost affirment la partie organique de Neuro, et la brandissent avec fierté. De l’autre, les lignes synthétiques électriques aux airs de chocs au défibrillateur et les fréquences incandescentes stimulant l’oreille interne dénotent la face surhumaine que Lea souhaite greffer aux neurones. L’ensemble dessine les contours d’un conte transhumaniste sans compromis, où sensations et émotions affrontent une des potentielles évolutions civilisationnelles qui, il y a encore à peine quelques décennies, étaient du domaine de la science-fiction. Mais en 2024, ce rêve/cauchemar devient chaque jour plus réel et palpable. Est-ce que Neuro traduit l’impatience d’y arriver, ou la peur d’y succomber ? Libre à vous de le choisir. En attendant, prenez-en plein la tronche tiens.
13/02 Ratvader – Ultros OST [Laced Records]
Media complet par nature, le jeu vidéo connecte imagerie, musique et implication comme nul autre. Ultros, c’est un de mes coups de cœur 2024 ; une recette de metroidvania à l’assaisonnement unique de boucles temporelles pour progresser dans le Sarcophage dans lequel on s’est crashé. Et première chose qui met déjà en marge le jeu, c’est sa direction artistique unique : les paysages osmotiques aux tons néon entre végétation extraterrestre luxuriante, faune inhabituelle et constructions mécaniques doucement supplantées par cette nature singulière vivent en visible harmonie au gré de nos pérégrinations pour découvrir le but de notre présence sur le vaisseau. Et après cette première approche purement visuelle, la musique de Ratvader vient compléter et sublimer l’expérience, combinant de nombreux instruments plus ou moins exotiques avec de subtiles touches électroniques en arrière-plan, en un parfait résumé du monde d’Ultros. Un mélange idéal de tradition et d’inconnu, de mystère et de curiosité à explorer le monde hostile qui nous entoure. Beaucoup de sérénité et d’instants méditatifs aussi, entre deux instances de combat, qui infusent une harmonie délicieuse entre le joueur et l’œuvre qui l’accueille en son sein, s’il souhaite juste se perdre dans l’environnement. Mon pêché mignon de cette bande sonore de trois heures : les conversations omniprésentes entre les cordes et les vents, combinant la capacité des premières à traverser le temps grâce à leurs résonances ligneuses avec l’ésotérisme liturgique des secondes. Ciel que c’est beau.
23/02 Polar Inertia – Environment Control [Northern Electronics]
S’il y a bien une surprise dont j’ai eu du mal à me remettre en 2024, c’est l’apparition d’un album complet de Polar Inertia, et sur nul autre label que Northern Electronics, s’il vous plaît. Depuis longtemps fan des EPs parus sur Dement3d Records, j’avais fait mon deuil d’entendre du nouveau matériel de ce projet français. Et là, paf, Environment Control arrive, fidèle à la techno tunnel atmosphérique pleine de textures poussiéreuses qui a fait son succès (Vertical Ice, mon amour), frisant sur les hallucinations kaléidoscopiques dont a toujours fait preuve la maison suédoise. Sauf que là, le format LP permet à Polar Inertia d’étaler toute sa maîtrise du sujet sur une durée adaptée à l’installation et la respiration d’ambiances claires-obscures dilatées dans des paysages proches du cercle polaire. Une techno loin des poncifs du genre, que je qualifierai sans pédance aucune de « cérébrale », dans le sens de la richesse de ce qu’elle dessine dans nos esprits autant que de son aspect en nuances de gris. Et malgré une construction évidemment dévouée aux rythmiques implacables, des détours bien plus narcotiques et vaporeux seront aussi de la partie pour casser la potentielle redondance d’un travail monolithique de plus d’une heure ; Modeless Singularity s’installe comme une pause instable bienvenue, avant de nous crucifier durant l’extraordinaire Arctic Horizon qui ne dure définitivement pas assez longtemps. Et on n’oublie pas la petite piste narrée en début d’album pour poser les bases de l’environnement hostile qui s’apprête à nous accueillir. Grosse, grosse sortie qui traversera le temps sans prendre de ride.
20/03 Slow Reels – Everyday Exotic [Quiet Details]
J’avais déjà énormément accroché au duo Slow Reels, composé de James Murray et Ian Hawgood, lors de leur parution Farewell Islands en 2020. Au vu des accointances entre les artistes et Quiet Details, ce n’était qu’une question de temps avant que les deux compères n’investissent ce label aussi jeune que constant et qualitatif dans ses sorties à l’ambient minimaliste, qui peut côtoyer sans sourciller 12k ou Home Normal. Everyday Exotic, c’est pour moi un équilibre parfaitement instable entre mélodies fugaces, harmonies délicatement vaporeuses et textures granuleuses sans virer à l’abrasif. On y devinera le soin apporté aux reliefs de James Murray (Heartshaped me ramène vraiment à sa pierre angulaire The Sea in the Sky), l’attirance constante de Ian Hawgood aux mélopées simples qui s’évaporent dans l’éther, mais aussi la sensibilité tonale des deux combinés. Une balade au niveau de la terre, où l’attention aux détails sonores reflète les imperfections de la réalité à bout portant, si importante à considérer quotidiennement.
02/04 Pinkcourtesyphone – Arise in Sinking Feelings [Room40]
Richard Chartier continue d’explorer sa propre vision de la hantologie avec son alias Pinkcourtesyphone, décidément toujours aussi pertinent quand il s’agit de déambuler dans le romantisme vaporeux d’un passé qui n’a jamais existé. Ses échos teintés d’un rose délavé bougent lentement au rythme de mélodies distantes, glanées au fil de randonnées anachroniques dans la mise en scène intimiste de l’artiste. On se trouve dans un séjour confortable avec vue sur une ville stoppée dans le temps, parsemé de flûtes de champagne à moitié vides et de petits fours à peines touchés sur les tables basses. Vide de vie, à part des voix fantomatiques bouclant comme un vieux vinyle rayé, venant peut-être d’une autre temporalité. Ne reste plus qu’à s’installer dans le fauteuil face à la baie vitrée, une coupe à la main, et à se laisser dissoudre dans la dimension solitaire de l’américain.
01/05 Ana Dall’Ara–Majek – Radiolaria [empreintes DIGITALes]
Comme je reviendrai dessus en parlant de Scott Gordon, l’idée d’utiliser du matériel synthétique pour décrire des concepts foncièrement organiques (et inversement) me passionne. Ici, le mythique Buchla 200 est exploité presque exclusivement pour explorer le monde microcosmique des planctons. Les enregistrements de terrain du départ en bord de plage, à taille humaine, glissent de manière fluide sous la surface de l’océan pour documenter la vie invisible y évoluant. La polyvalence du synthétiseur californien permet à Ana Dall’Ara-Majek de répondre à ces attentes, évoquant à petite échelle les conversations croustillantes des micro-organismes, tout en prenant du recul pour suggérer les massifs courants sous-marins les portant aux quatre coins du globe. Et évidemment, sur un label majeur de la musique électroacoustique, le niveau de détails et surtout le travail de lapidaire sur la spatialisation de chaque échantillon sonore crève le plafond, pour une immersion sans égale. Pensez à Jana Winderen sous stéroïdes, et vous aurez déjà une petite idée de ce que propose Radiolaria.
08/05 øjeRum – En Sten for Solen [Quiet Details]
Au-delà de tout l’amour que j’ai globalement pour une grande partie de la discographie de Paw Grabowski, celui-ci culmine sur Quiet Details, déjà mentionné plus haut. Sans surprise, il y a une utilisation prépondérante de la bande magnétique ; et vous me connaissez, je pourrais m’arrêter là pour justifier de l’inclusion d’En Sten for Solen dans mon pot-pourri annuel. Mais il y a chez øjeRum une épaisseur presque mélancolique qui habite chaque boucle qu’il compose. Une ode muette aux instants qui s’étirent à l’infini. Un sens de la mélodie restreinte et d’une fine dynamique exacerbant les émotions issues d’un passé hantologique. Et toute la magie que je trouve au medium qu’il utilise pour composer est embrassée au travers de la mise en avant de cette poussière si particulière de l’oxyde de fer usé. En Sten for Solen semble être un artéfact d’un autre temps que personne n’aura eu l’occasion de connaître ; une faille temporelle nous soustrayant momentanément à la réalité de plus en plus chaotique.
10/05 Atsushi Izumi – Schismogenesis [Ohm Resistance]
À la confluence de la bass music, de la techno et de la rhythmic noise, on pourrait bien y croiser Schismogenesis. Et si vous choisissez de vous y aventurer, vous échouerez dans un monde aride, stérile et industriel. Les machineries corrodées persistent malgré leur déliquescence à effectuer les tâches répétitives pour lesquelles elles ont été bâties, les étendues d’eau claire ne sont désormais plus que d’immenses réservoirs d’hydrocarbures poisseux, et le soleil ne parvient plus à percer le brouillard de pollution éternel qui s’étend à perte de vue. Ce que j’apprécie aussi de la part d’Atsushi Izumi, c’est l’équilibre de la tracklist entre les rouleaux compresseurs atonaux (Prophecy, Radiodonta) et les moments arythmiques mettant à l’honneur les atmosphères toxiques (Unbaranced Lava, Scalar Mountain), me ramenant à l’extraordinaire Paroxysmal de Matter. Pas de couleurs ni d’oxygène dans cette dimension, juste l’impression d’être en pression négative dans un caisson hyperbare.
10/05 UF – Unknown Fate [Kick to Kill]
Enfin, la collaboration de mes rêves se concrétise en album. Témoin en 2016 du massacre organisé qu’était UF en concert, OAKE et Samuel Kerridge, les deux plus sales gosses d’une frange industrielle et bruitiste de la techno se réunissent sur Unknown Fate pour une exécution sommaire. J’ai la sensation de voir un brise-glace scinder la terre stérile et le béton armé devant moi, de sentir les vibrations de cette destruction inhumaine dans chacune de mes fibres. De la peur et de l’incompréhension, à première vue. Mais derrière cette façade, un fantasme naît. Une attraction malsaine à ces paysages de goudron et de plomb s’instille. Les terres en friche corrodées par les pluies acides deviennent des jungles où les arbres sont des piliers électriques, les branches des câbles d’alimentation à haute tension, et les feuilles des paquets de cendre impatients de nous filer la silicose. Les chants malins de sirènes présents en début de galette nous attirent dans leur inévitable illusion de douceur, révélant leurs véritables intentions dans des hurlements primaux que Justin K. Broadrick (aux commandes du mastering, d’ailleurs) ne renierait certainement pas. Et une fois la machine UF lancée, plus rien ne l’arrêtera. La débauche de rythmes soutenus, de textures abrasives instables et de vociférations cathartiques dépeint une guerre de tranchée impitoyable qui pue le pétrichor souillé par l’acier et le sang coagulé. Aucun compromis ni pitié dans ce Unknown Fate, qui étalonne sans surprise le meilleur de la techno indus frisant le power electronics.
13/05 Koichi Shimizu – Imprint [Smalltown Supersound]
Une nouvelle sortie chez Smalltown Supersound, ça m’intrigue toujours. Ne connaissant pas Koichi Shimizu au préalable, je n’en attendais rien ; quelle belle surprise. Étant en fait une anthologie améliorée du premier Imprint sorti en 2021, cette version a tout d’un album n’ayant plus grand-chose à voir avec sa première version. On retrouve ici une paire de pistes somme toute assez délicates (le piano d’Evenfall et la pulsation cardiaque souterraine d’Unreal), mais le plat de résistance se déguste via des travaux électroacoustiques franchement impressionnants de précision. Les battements insectoïdes d’ailes cybernétiques de Moth, la mécanique en fusion de Cogwheel ou les explosions électroniques du morceau éponyme me rappellent notamment les travaux d’Atsushi Izumi ou Kentaro Hayashi, compatriotes de Shimizu avec la même attention aux détails piloérectifs et aux dynamiques extrêmes. Je ne qualifierai pas Imprint de sombre ou d’inquiétant, mais plutôt d’abstrait (à l’exception notable du morceau d’ouverture), l’artiste semblant juste placer brillamment son stéthoscope sur la jugulaire de matériaux inattendus.
17/05 Taylor Deupree – Sti.ll [Nettwerk]
Taylor Deupree, c’est une de mes constantes dans les musiques tangentes que j’explore. De ses débuts bien plus abstraits et quasi-moléculaires dans les nano-environnements qu’il composait majoritairement jusqu’au milieu des années 2000, il a progressivement glissé vers des milieux plus vivants, en particulier depuis Shoals, pour succomber dans la dernière décennie à la bande magnétique (qui peut lui en vouloir ? ). Ce qui ne l’a jamais quitté cependant, c’est son intérêt pour le minimalisme, contrôlé ou non, purement artificiel ou franchement organique. Avec tout ça en tête, Sti.ll, réinterprétation acoustique d’une des pierres angulaires de sa discographie naissante, semble créer une boucle temporelle entre ces deux périodes à la forme si différente. Là où Stil. avait l’air d’offrir un coup d’œil éclairé et calculé sur le principe d’incertitude de Heisenberg, son penchant somatique respire une certaine (fausse) improvisation, plus chaud, plus actif, plus imprévisible. Plus vaste aussi, à échelle humaine dans son imagerie. Et d’un point de vue juste plus technique, cette musique répétitive force l’admiration des différents musiciens, vu que comme le disque original, aucun morceau ne dure moins de dix minutes. Par curiosité, écoutez chaque version originale des pistes avant leur contrepartie recomposée, vous ne serez pas surpris de redécouvrir chaque édition sous une nouvelle lumière.
31/05 Akira Kosemura & Lawrence English – Selene [Temporary Residence Limited]
Selene est un voyage onirique en équilibre précaire dans la haute atmosphère. Là où le sol se transforme en un patchwork de couleurs, où la gravité est à peine suffisante pour nous éviter de suffoquer plus haut. Suffisamment en altitude pourtant, pour avoir la sensation de rejoindre le cosmos et le calme qui y règne en maître absolu. Loin de l’agitation de la surface, loin des conflits personnels et globaux, loin de la routine épuisante et soporifique. La légèreté des pads ambient nous donne réellement cette impression de flotter sur le coton de cirrus intouchables, mais c’est surtout la présence du piano qui transforme la simple vision de ces paysages, distante, en une expérience tangible au premier rang. Nous ne sommes plus seulement témoins de ce conte, mais acteurs. Si le duo d’albums Ambessence et Cromo [Piano & Drones] de Bruno Sanfilippo et Mathias Grassow vous parle, vous pouvez plonger dans Selene avec les mêmes attentes de beauté et de fragilité.
31/05 Final – What We Don’t See [Room40]
Le drone désolé de Final, c’est dans ma tête la représentation musicale du manga BLAME!. Une œuvre très marquante de science-fiction post-apo de Tsutomu Nihei, où un protagoniste du nom de Killy est un humain augmenté, possiblement immortel, qui doit chercher au sein de la Mégastructure un terminal génétique afin de sauver de l’extinction ce qu’il reste de l’humanité. Un travail impressionnant dans sa maîtrise de l’architecture chaotique poursuivie par une intelligence artificielle débridée, dans sa traduction quasi-silencieuse de la solitude dans l’exploration d’un complexe dont l’échelle dépasse tout ce que nous pouvons concevoir, et dans sa capacité à mettre le temps et l’espace à portée d’une narration compréhensible. Le vide. L’isolement. Une certaine vision stérile de l’éternité. What We Don’t See, dans ses longues méditations granuleuses et atonales, réverbérées dans plusieurs infinités enclavées les unes dans les autres, se reflète dans mes descriptions précédentes et illustre parfaitement BLAME!. C’en est presque intimidant, tant les images seules du manga donnent déjà le vertige.
06/06 Tegh & Adel Poursamadi – After You Left [PTP]
After You Left raconte la nature éphémère et malléable des souvenirs dans une fausse dichotomie entre la part mécanique des sons de Shahin Entezami, et celle organique d’Adel Poursamadi. Les plaintes aériennes des violons flottent au-dessus des océans de textures électroniques, et finissent par effectuer une chorégraphie fragile suspendue dans le temps. Dès que l’on pense pouvoir s’accrocher à un fil mélodique, il se dissout dans une dissonance mesurée où le bois devient métal, et où la réalité incertaine se transforme en rêve fractal. Les contours se brouillent pour ne laisser survivre que les contrastes émotionnels retenus au cœur de chaque morceau.
07/06 Richard Knox – (Un)Yielding (I) [Gizeh Records]
Ah, début juin… L’arrivée de l’été, de la chaleur, des beaux jours et des drones mortifères de Richard Knox. Le taulier de Gizeh Records nous gâte avec ses étirements sonores lancinants en niveaux de gris, savamment bruités par la saturation naturelle du medium sonore de la bande magnétique. Rien de tel pour se cacher du bruits des oiseaux et des enfants qui courent devant vos triples vitrages, mettez la gomme sur votre amplificateur et laissez la pesanteur de la guitare électrique vous ramener à l’aube de l’hiver. Ne reste plus qu’à vous lover sous un plaid avec un grog, et vous aurez le combo gagnant pour profiter de ces pistes kilométriques, qui lorgneront parfois même vers le mélodique dilaté, en particulier dans les deux suites de la trilogie (Un)Yielding. À déguster en un tenant, bien sûr.
14/06 Moby – Always Centered at Night [Always Centered at Night]
Que voulez-vous, Moby, c’est mon plaisir coupable. Cette année, il s’entoure d’une myriade de collaborateurs pour un album qui mélange les genres et les influences. Bon, comme souvent dans les albums qui font plus de dix pistes, y a des trucs à garder et d’autres à jeter : on se passerait bien de la répétition forcée de Where Is Your Pride?, de la house un peu trop rose de Feelings Come Undone, ou de la pop un poil trop lumineuse de Wild Flame. Vous l’aurez compris depuis longtemps, je préfère la grisaille, voire la noirceur : je boucle volontiers sur la drum’n’bass pêchue de Medusa, les rythmes lents en territoires brumeux de Transit et la balade fatiguée de Sweet Moon. Après, peu importe les morceaux, y a rien à dire, Moby sait choisir ses collaborateurs, et ses sonorités restent reconnaissables entre toutes, en particulier sur les cordes mellotronesques du final jazzy Ache for, clin d’œil au passé de l’artiste. Du coup, malgré quelques réserves, Always Centered at Night, c’est l’instant mainstream validé.
20/06 Illuvia – Earth Prism [A Strangely Isolated Place]
Découvert au hasard de mes pérégrinations bandcampesques, je suis tombé sur ce Earth Prism chez A Strangely Isolated Place. Pas forcément fan de la drum’n’bass de poseur empilant les amen breaks les uns sur les autres dans ce qui ressemble souvent plus à une démonstration technique qu’un véritable voyage, je trouve chez Illuvia (ou chez ASC) un environnement où la débauche rythmique passe en arrière-plan, privilégiant la peinture d’un ambient spatial et panoramique sur le devant de la scène sonore. Les percussions complimentent les hautes atmosphères à pression réduite plutôt que de les submerger sous elles, et c’est ce parti pris de proposer une imagerie onirique dans des genres a priori aux antipodes l’un de l’autre, qui donnent à ce Earth Prism l’ambivalence que j’aime tant dans les musiques que j’explore. Les couleurs chaudes à haute altitude et la dilution des strates musicales en leur propre sein ne sollicitent rien d’autre que votre curiosité pour vous accueillir dans leurs environnements liquides.
01/07 Federico Durand – Té de Flores Silvestres [IIKKI]
Écouter le monde via le prisme intimiste de Federico Durand, c’est toujours une expérience qui m’évoque l’innocence, la pureté et la simplicité. Armé entre autres d’un enregistreur à cassettes audio, la poussière et la distorsion naturelles du medium subliment les compositions privilégiant le slogan du « less is more », se contentant du minimum pour créer des panoramas sonores révélant toute leur beauté dans la retenue. Un vol silencieux au-dessus de la nature argentine aux première lueurs de l’aube, peuplée d’oiseaux inconnus, arrosée d’averses bienfaisantes, traversée par des signaux radio énigmatiques. Chaque mélodie joue à l’équilibriste, prête à tout instant à basculer dans le vide et l’oubli, pour finalement défier nos prévisions funestes dans un hymne à la fragilité et l’impermanence. Pour une immersion totale, le casque fermé est vivement conseillé afin d’investir les microcosmes captés dans Té de Flores Slivestres, la proximité autorisant paradoxalement l’évasion.
05/07 Alva Noto – HYbr:ID III [Noton]
Les deux premières itérations de la nouvelle série d’albums Hybr:ID d’Alva Noto m’avaient un peu laissées sur ma faim au moment de leur découverte, attendant peut-être plus de prise de risques au niveau des textures et des rythmiques, me laissant plutôt l’impression d’un voyage quasi-exclusivement ambient. Par curiosité, j’ai donné une chance à ce troisième volume, et tant mieux : il semble concrétiser une harmonie parfaite entre les compositions atmosphériques bien plus vastes à mon sens des Xerrox (on y reviendra d’ailleurs tout à l’heure) et le parti pris plus frontal des Uni. Pourtant, la proportion entre pistes avec et sans tempo palpable est presque la même, mais j’ai trouvé que les textures et la dynamique des fréquences parmi ces premières tranchait franchement avec les structures asymétriques des secondes. Une amplitude plus large les sépare, mettant bien plus en avant les qualités de chacune en gommant la pseudo-redondance des chapitres précédents. En émerge un objet à la fois spatial, où trouver un horizon n’est qu’un mirage construit par l’esprit humain pour donner une ligne virtuelle sur laquelle s’appuyer, et à la fois microscopique dans son grain et son utilisation de sons excessivement précis à bout portant, typiques de Carsten Nicolai. Et au final, Hybr:ID III m’a réconcilié avec ses deux grands frères lorsqu’on les inscrit dans les dimensions actuelles de la série, qui vaut définitivement plus que la somme de ses parties.
05/07 Ghost Dubs – Damaged [Pressure]
Difficile de trouver une meilleure maison que Pressure pour sortir un son avec de telles lames de fond venant ratiboiser vos cages à miel. Michael Fiedler sort l’artillerie lourde avec ces douze pistes aux infrasons sismiques : il fait du dub sa maison, et s’invite dans la votre pour réduire vos enceintes Logitech à néant grâce à une pression acoustique pas souvent atteinte. Les ambiances infectées à contre-pied se fraient un chemin vers l’oreille interne où poids fréquentiel et réverbération démesurée se tirent la bourre, nous laissant nous noyer à équidistance de ces deux extrémités. La chorégraphie ralentie en nuances de vantablack de Second Thoughts vous fera immédiatement comprendre où vous mettez les pieds.
12/07 Ark Zead – Niptaktuk [Glacial Movements Records]
Je déteste l’été. Il fait trop chaud, les moustiques m’agressent, et le pire du pire : mon ordinateur a du mal à se refroidir. Glacial Movements Records est heureusement là pour proposer sa vision musicale du froid et de l’isolationnisme, bien que dans ces dernières années, j’y ai trouvé moins d’intérêt à cause de sorties souvent trop lisses à mon goût. Cependant, comme avec Cryo Chamber, il arrive parfois qu’un petit bijou paraisse sans prévenir, et ce fut le cas avec Niptaktuk. On ne sait rien d’Ark Zead, à part qu’il utilise des gongs et des bols tibétains. Et là, ceux qui suivent au premier rang feront directement un rapprochement entre les atmosphères glaciales et les instruments en question : Thomas Köner, et en particulier Nunatak Gongamur. Il est évident que l’allemand a beaucoup influencé les compositionsdu jour, utilisant les timbres métalliques et différent espaces acoustiques pour donner sept compositions se dilatant dans l’immensité polaire. Le temps se ralentit comme à l’approche d’une singularité, nous noyant progressivement dans une tempête de neige brouillant la frontière entre le sol et le ciel, saisissant l’horizon dans sa paume glacée pour nous laisser errer solitairement sur une banquise sans fin. De discrètes proto-mélodies apparaissent çà et là derrière le blizzard, démarquant suffisamment cet album de ce qu’a proposé Köner en 1990 pour donner à Niptaktuk une autre étiquette que simple resucée d’un autre travail en avance sur son temps.
12/07 Jim Haynes – Inconsequential [White Centipede Noise]
J’ai toujours beaucoup aimé la vision artistique simple de Jim Haynes : « I rust things ». À la croisée de la musique industrielle, de la noise et du heavy electronics, Inconsequential continue de creuser un sillon entamé au début de cette décennie, avec la même volonté de présenter acoustiquement l’électricité si elle pouvait se décomposer et rouiller, mais en amplifiant sa puissance destructrice potentielle. Depuis quelques années, Haynes est plus écrasant, plus bruyant, plus impitoyable dans ce qu’il présente ; c’est pas l’objet du jour qui prouvera le contraire, il est même pour moi le pinacle de cette nouvelle trajectoire. Coups de fouet électrifiés qui claquent sur l’échine, forêts de 50 centimètres qui défouraillent du béton armé alors que vous dormiez sur vos deux oreilles de l’autre côté du mur, ou encore déliquescence programmée des chairs qui se font progressivement coloniser et habiter par des fils de cuivre alimentés en triphasé, Inconsequential est une expérience exigeante etsans compromis aux limites du son. Et c’est bon.
23/08 Yui Onodera – 1982 [Room40]
Dans 1982, le nippon explore ses souvenirs d’enfance à travers le prisme d’enregistreurs à cassettes. La poussière de la mémoire croise celle des bandes et sert à faire ressortir l’essentiel, à savoir les émotions brutes survivant aux assauts du temps sur les hippocampes. En résulte un ambient stochastique, mélangeant les pulsations synthétiques aux drones s’allongeant vers l’horizon oriental. Il y a quelque chose de profondément touchant dans ces sonorités compressées, évoquant un voyage dans le temps à rebours de la technologie actuelle ; quelque chose qui nous rapproche d’une certaine forme de vérité et de sincérité dans sa composition. Pas étonnant quand on connaît le caractère spontané de la musique de Yui Onodera me direz-vous, mais en ce qui me concerne, ça marche à chaque coup.
30/08 Yuko Araki – Zenjitsutan 前日譚 [Room40]
C’est peut-être à cause de (ou grâce à) Yuko Araki si j’ai enfin trouvé le courage, entre temps, d’explorer la discographie de Merzbow. Et je ne regrette rien. Zenjitsutan 前日譚, c’est donc forcément un assaut des sens, l’immobilisation entre des murailles sonores inflexibles se rapprochant inexorablement l’une de l’autre pour nous briser. Une saturation synesthésique qui remet tous les récepteurs sensoriels à zéro en les poussant plusieurs dizaines de minutes à leur limite maximale. Et éventuellement, après avoir accepté cette guerre sonore et augmenté son seuil de tolérance, des variations s’installent progressivement dans cette guerre acoustique totale. C’est très discret, mais suffisant pour apprécier ce voyage au bout du bruit blanc qui est honnêtement un très bon moyen d’expier les frustrations du moment. Pensez-en ce que vous voulez, je m’en fous de toutes façons.
13/09 bvdub – Still Time [Self-released]
Il est facile de se perdre dans la discographie kilométrique de Brock van Wey. Facile aussi de croire (à juste titre) que tant de sorties rapprochées rendront sa narration lisse et superposable au fil des albums. Ce que je préfère voir, c’est chacun d’entre eux comme un chapitre dans une anthologie bien plus grande, là où c’est habituellement un morceau unique qui divise un seul disque. Suivant de près les pérégrinations musicales de l’américain, je persiste à ressentir une évolution de l’histoire qu’il nous raconte : aujourd’hui, Still Time prend un peu de recul sur les productions souvent plus saturées de bvdub, troquant la révolte et l’incompréhension récurrentes du présent pour une plongée dans les territoires nostalgiques de souvenirs à moitié remémorés. On retrouve toujours sa capacité naturelle à simuler l’émergence à partir du sol de piliers de lumière solaire, dans des pistes marathoniennes aux émotions à fleur de peau. Still Time sort un peu du lot avec l’adoption de rythmiques plus lentes que la moyenne, s’installant effectivement à une période différente de l’artiste et proposant une expérience en marge de la moyenne. Les couches sonores se fondent moins les unes dans les autres, les voix y sont plus intelligibles, les éléments proches du dub donnent un peu plus d’espace pour reprendre son souffle. Ça reste tout de même massif et puissant comme son, mais les subtilités qu’on y trouve donnent à Still Time un goût mystérieux de reviens-y bien distinct.
13/09 Colin Stetson – The Love It Took to Leave You [Invada Records UK]
J’ai toujours eu beaucoup d’amour pour les cuivres, et j’ai donc toujours eu beaucoup d’amour pour Colin Stetson. Au-delà même de la sensibilité évidente dont il fait part pour accorder musique et descriptions visuelles (en témoigne ses qualitatives bandes originales pour, entre autres, les longs métrages Hereditary et Color Out of Space), la capacité de l’américain pour peindre avec sa gamme sonore unique est transcendée sur The Love It Took to Leave You. Dès l’ouverture de l’album, on est immédiatement submergés par le son massif d’une ancienne fonderie qui réverbère les harmoniques du saxophone dans son squelette d’acier et de béton. Une fois passée cette première approche sans compromis, les détails et les images se développent progressivement dans nos esprits : arpèges inhumains, lamentations lacrymales et mélodies infinies semblent décrire une expression bestiale de colère et d’expiation des passions, dialogue singulier entre un homme et l’espace immense qui l’entoure. Cependant, si l’on fait preuve de pugnacité pour traverser les 73 minutes de ce voyage, les sensations de rejet initiales laissent également paraître les rythmiques virtuelles enregistrées à même les clés des instruments, on entend aussi la respiration circulaire à bout portant de Colin Stetson pour proposer une expérience continue. La distance qu’il avait l’air de vouloir établir entre lui et son audience n’est finalement qu’un mirage ; la réalité est que si on lui donne une chance malgré sa furie pachydermique, il souhaite qu’on l’observe derrière sa façade. Et c’est là que les compositions démesurées s’entrechoquent avec l’intimité à peine dissimulée de son humanité. L’étude acoustique et sans filtre d’une dimension se repliant sur elle-même, comme le musicien semble toujours l’avoir voulu.
02/10 Brendon Moeller – Mirage [Quiet Details]
Oui, encore Quiet Details, pour moi label à retenir en 2024. Cette fois-ci, direction unique prise par cette sortie, qui table sur des grosses influences dub pour son interprétation des détails silencieux. Réverbérations de l’espace et échos acides contre un horizon fluide sont construits sur des fondations de basses fréquences omniprésentes, qui détonnent franchement avec le reste du catalogue de la crèmerie anglaise. Brendon Moeller emmène mon imagination dans des contrées similaires à Elsewhere de Miktek (bisous Ultimae Records), où un lac infini en nuances de gris donne naissance à des bulles huileusesgrimpant vers les nuages. Durant Mirage, même sensation d’impesanteur, où les règles de la physique sont impuissantes ; ne reste plus qu’à pénétrer une de ces sphères pour se fermer au monde extérieur et s’engager dans un voyage introspectif au bout des mondes.
03/10 Richard Skelton – The Old Thrawing Crux [Aeolian Editions]
J’ai toujours eu beaucoup d’amour pour les paysages sonores dépeints par les cordes de Richard Skelton. Un travail de funambule aux strates au bord de l’effondrement, n’y laissant s’exprimer que les intentions les plus primordiales. The Old Thrawing Crux s’aventure encore plus près du gouffre de l’oubli, avec son histoire d’instrument chaotique enregistré sur des bandes magnétiques ayant malencontreusement été endommagées au-delà de toute réparation. Jusqu’à ce que l’artiste trouve les fonds nécessaires pour récupérer ce qui était récupérable, et compléter les compositions initiales par interpolation. Qu’on y croie ou pas, cette narration met surtout en avant la capacité de l’irlandais d’adoption à frotter son archet sur la théorie des cordes, sa facilité à pénétrer des interstices temporels où différentes réalités parallèles se croisent et résonnent dans l’éther. Qu’on y croie ou pas, The Old Thrawing Crux est aussi une parfaite allégorie de la résilience, épousant la fragilité d’un medium et ce qu’il reste de son cadavre exquis pour rebondir et renaître de ses cendres. Un conte folklorique dissous entre Richard Skelton et The Inward Circles, dont la magie dissonante fonctionne mieux que jamais. Et si vous n’en avez pas eu assez, l’album compagnon The Preliminaries est à portée de clic.
04/10 Lucid Haze – Live at World Culture Museum [Sidereal]
Sans Sidereal, cette collaboration entre Magnus Birgersson et Krister Linder, deux de mes chouchous de la scène électronique scandinave, se serait certainement perdue dans les limbes de Youtube. D’un côté, la magie électronique de Solar Fields et son sens de la grandeur pour peindre des paysages extraterrestres luxuriants pose les bases musicales de Lucid Haze. Mais sans la voix habitée de Linder, ce projet n’aurait définitivement pas le même goût. Les deux ont travaillé ensemble à plusieurs reprises, remontant jusqu’aux regrettées Nuits Hypnotiques, mais sans jamais rien sortir d’officiel. Souhait exaucé ici, avec des réinventions de morceaux piochés dans les discographies respectives des deux suédois, donnant systématiquement une saveur inattendue à des morceaux déjà connus (ou pas). Mention spéciale à Captain Nemo (Reinvented) et sa réinterprétation crépusculaire épurée et plus profonde que l’originale, qui nous emmène réellement 20.000 lieues sous les mers.
04/10 Pharmakon – Maggot Mass [Sacred Bones Records]
Après des albums exposant essentiellement la dichotomie qu’a Pharmakon entre la fragilité du corps et la déception de l’esprit face à la réalisation de cette faiblesse, Maggot Mass s’éloigne de l’individu pour prendre un point de vue plus global. Toujours client du power electronics bestial et charnel de l’américaine, elle déverse sa colère face au dédain de l’Homme pour la planète qui l’a d’abord accueilli avant de le subir. Et au-delà du choix de la facilité thématique qui aurait pu se contenter d’être un pseudo-pamphlet sur l’écoresponsabilité (ce qui aurait d’ailleurs été aux antipodes de ce que ce genre de musique propose), cette base de réflexion sert en fait de plateforme pour aborder des sujets déjà plus proches et connus de Margaret Chardiet, à savoir la décomposition de la chair, la mort, et surtout ici la renaissance. La réincarnation à travers la déliquescence. Le rachat d’une conscience globale, corrompue par un système aliénant, en redonnant notre corps à la nature. Le cycle de la vie où le paradis se trouve six pieds sous terre, et les papillons multicolores sont des mouches à merde. Je valide forcément, donc.
04/10 The Bug – Machines I-V [Relapse Records]
Je triche un peu ici, sélectionnant en fait une anthologie de cinq EPs dont le dernier, Machine V, est paru cette année (je fais comme si j’écrivais ça en 2024). Avec ce recueil, Kevin Richard Martin remet les pieds dans le plat du dub à base d’hydrocarbures. Des paysages déshumanisés en nuances d’huile de moteur, baignés d’un brouillard industriel à couper au couteau rouillé. Les tempos sont lents et prennent tout leur temps pour nous écraser sous des kicks en alliage de tungstène, les textures abrasives donnant leur relief à ces machineries à l’avancée impitoyable. Et évidemment, on parle de The Bug, donc les pressions négatives descendant très bas dans les fréquences asphyxient sans délicatesse nos voies aériennes supérieures. Scorn en (encore) plus sale, en somme.
21/10 Scott Gordon – Radial [Hiax]
J’ai toujours été fasciné par l’association de concepts paraissant antinomiques à mes oreilles. Avec Radial, les mécanismes du synthétiseur éponyme transforment les mouvements de moteurs et de lames en impulsions électriques atonales bestiales. La variation de tension entre les bornes de différents circuits produisent des sonorités menaçantes, viscérales et franchement hors de cette planète. Déflagrations texturales, grognements animaux et tirs en rafales radioactives s’amalgament en une chimère mi-organique, mi-artificielle qui exprime sa rage d’avoir été amenée à la vie. C’est agressif, sans pitié, et vraiment impressionnant à entendre.
25/10 Félicia Atkinson – Space As an Instrument [Shelter Press]
Expression délicate sur les dialogues muets entre les perspectives qui nous entourent, Space As an Instrument caractérise nos rapports à l’espace qui nous entoure. Les poèmes murmurés et le son des touches de piano à bout portant côtoient la dilution des compositions en point de fuite dans la brume de la distance. Les différents niveaux de proximité ou d’éloignement aux sujets de chaque morceau semblent nous donner accès à une lunette dotée d’une infinité de lentilles d’observation, afin de régler librement la mise au point sur la strate la plus importante à nos propres yeux ; Félicia Atkinson se place là simplement comme une maîtresse de cérémonie omnipotente qui peut tout voir simultanément. Pour compléter cet ensemble, le ton global de l’album est habité d’une nostalgie évidente, doublée d’une solitude bienfaisante. Le genre qui nous permet de nous recentrer sur nous-mêmes pour s’ancrer dans la réalité, afin devéritablement apprécier un plus grand ordre cosmique qui nous dépasse.
25/10 FOUDRE! – Voltæ (Chthulucene) [NAHAL Recordings]
Premier album entièrement composé et enregistré en studio pour FOUDRE!, Voltæ (Chthulucene) poursuit l’écriture de ses rapports détaillés avec les interstices ésotériques qui échappent à l’exploration du commun des mortels. Les Grands Anciens susurrent au groupe français les avenirs qu’ils considèrent imposer à l’Homme, et les différentes façons dont ils les imposeront aux poussières insignifiantes que nous sommes. En émerge une musique organique et sauvage, tellurique et imprévisible. Une danse primordiale des éléments, de lave et de vent, nous offrant de participer à un rituel pour influencer la marche des évènements sur une voie plus acceptable. La cohésion entre les couchesélectroniques et acoustiques est sans faille, transmutant tout ce qu’elle touche en matières inconnues. Les déités cachées derrière le voile semblent parler directement au travers de cette musique qui vient du corps, imaginée par un cerveau reptilien s’affranchissant des contraintes de la raison pour n’exprimer que les valeurs et les sentiments les plus viscéraux. Passionnant.
02/11 Manuella Blackburn – Interruptions [empreintes DIGITALes]
La musique acousmatique est par essence la réinterprétation plus ou moins éloignée de son enregistrement d’origine. Une réécriture de la réalité, en somme. Une manière de courber l’environnement comme de la lumière est déviée par des masses d’air différentes dans un mirage. Manuella Blackburn se penche dans Interruptions sur les pauses et les coupures imprévues sur une ligne temporelle parfaitement rectiligne ; une autre façon de dire que les amplitudes seront mises en avant. Les silences absolus succéderont à des explosions texturales aux origines mystérieuses, les proto-mélodies se dissoudront dans des pseudo-rythmiques imprévisibles. Comme dit plus haut au sujet de Radiolaria, la musique électroacoustique de ce niveau se pare obligatoirement d’une spatialisation et d’un niveau de détails démentiels, où rien n’est laissé au hasard. Et cette précision de composition dans ce qui semble à première vue être un chaos organisé, ça force le respect.
08/11 Rafael Anton Irisarri – Façadisms [Black Knoll Editions]
Difficile pour moi de ne pas citer Rafael Anton Irisarri dans un pot-pourri annuel : son attention aux textures au bord de l’apoptose combinée à des mélodies qui transfixent systématiquement l’âme font de lui un de mes artistes de chevet. Façadisms rejoint pour moi ses meilleures productions, aux côtés de Solastalgia et A Fragile Geography, parsemées de ces drones s’effondrant sur eux-mêmes et autres mélopées pleines d’un mélange de tristesse et de fatalité. Cependant, l’autre constante dans la musique de l’artiste, c’est la lueur d’espoir qui essaye constamment de percer les lourds nuages tempétueux qui nous balayent ; une ambivalence où chaque partie veut dominer l’autre, se soldant toujours par un match nul en équilibre au bord du gouffre. Un tumulte m’évoquant un océan agité d’immenses vagues nous bousculant sans répit au bord du naufrage, sans oublier de nous laisser reprendre notre souffle durant quelques instants de sérénité à la crête de chaque lame de fond. Pour mieux recommencer. On tient là un des plus beaux travaux de l’américain, plus que jamais au sommet de son art où les émotions brutes donnent naissance à des morceaux à l’intensité sans égale.
22/11 SHXCXCHCXSH – ……t [Northern Electronics]
Toujours aucune limite dans la techno déconstruite et futuristeque nous propose SHXCXCHCXSH, et purée que c’est bon. Texturée, syncopée et foutrement addictive, leur musique se conjugue aujourd’hui à l’esthétique kaléidoscopique déjà évoquée plus haut de Northern Electronics, pour un album qui semble écrit pour les adeptes dudancefloor fatigués du dancefloor. L’atmosphère est enfumée au possible, les sons pachydermiques font vibrer les organes internes, mais n’oublient pas d’inviter régulièrement des mélodies diaphanes et saturées en arrière-plan afin de balancer la poids de ……t. Gros, gros taquet des suédois, qui produisent certainement ici leur travail le plus abouti à ce jour.
29/11 Alva Noto – Xerrox Vol.5 [Noton]
Conclusion d’une saga débutée en 2007, le cinquième et dernier volume des Xerrox vient mettre une cerise sur le gâteau qu’est cette aventure engagée sur une simple question : à quel point la copie digitale successive d’échantillons sonores est fidèle dans le nombre et le temps ? 17 ans après Xerrox Vol.1, il y aura évidemment eu une nette évolution des sonorités, mais la base de travail est bien là. On pourra dire qu’à l’époque, il y avait peut-être plus de prise de risques dans ce que Carsten Nicolai offrait ; plus d’abrasion, d’amplitudes, de grains de folie. Mais ce qui est toujours resté, c’est cette idée de voyage spatial entre l’ampleur des drones et d’étude des détails via les bruits blancs et autres influences glissant sur l’IDM et le glitch. La grandeur d’un côté, et la finesse de l’autre, ce qu’on retrouve encore aujourd’hui dans Xerrox Vol.5. Je dirais que sur 80 minutes, ça reste quand même plus lisse que ce que j’espérais, presque consensuel. Mais n’empêche qu’il faut rendre à Alva Nicolai ce qui appartient à Carsten Noto, et son sens millimétré de la composition n’enlève en rien les émotions profondément humaines qui transpirent de cet album. Les vagues de cordes synthétiques nous emmènent loin du rivage, les micro-éléments électroacoustiques picotent l’épiderme comme un grésil imprévisible. Et malgré l’absence relative de reliefs marquants, on retrouve des éclairs du génie qui a fait les plus belles heures de Raster-Noton ; je citerai en particulier Xerrox Kryogen, semblant rapporter les chansons oubliées de baleines cosmiques. Au final, Vol.5 trouve véritablement sa place si vous avez le courage et le temps d’enchaîner l’intégralité de cette série. Et c’est là que la magie s’opèrera véritablement.
29/11 Ben Lukas Boysen – Alta Ripa [Erased Tapes Records]
Retour de mon berlinois préféré sur Erased Tapes Records, Alta Ripa laisse de côté les élans électro-jazzys du superbe Mirage pour rejoindre les côtes d’une techno ambientesque où la frontière entre Ben Lukas Boysen et Hecq n’aura jamais été aussi fine. Les tubesun poil asymétriques (Nox, Fama) côtoient quelques pauses plus lyriques bienvenues (Vineta, Mere) dans une osmose quasi-parfaite. La production est évidemment toujours aux petits oignons caramélisés de la part de Boysen, qui sait faire respirer sa musique autant que lui donner de l’impact quand c’est nécessaire. La fougue de la jeunesse est ici insufflée dans toute l’expérience de l’artiste, prenant la forme d’un portail entre ses propres itérations disséminées au fil des années. En résulte un album trans-générationnel qui devrait séduire autant ceux qui connaissent les débuts de l’allemand que les autres qui le découvrent avec Alta Ripa. Mention spéciale pour la trame mélodique cisaillante de Mass et son break vertigineux à 1:04, qui déboîte un peu tout ce qui se fait dans le même genre. Reste plus qu’à prier, comme tous les ans, pour un retour en bonne et due forme de Hecq.
Dotflac