Yair Elazar Glotman – Études | Vibrations primordiales

Yair Elazar Glotman - EtudesCela fait plusieurs fois que vous voyez ce nom circuler dans nos pages. Ou peut-être était-ce celui de son alias KETEV, dont les deux sorties aux rythmes décousus et atmosphères troubles nous ont séduit chez Opal Tapes et Where To Now? en 2014. Mais aujourd’hui, ce ne sont pas les explorations technoïdes imprévisibles du monsieur qui nous intéressent, mais son autre facette s’affranchissant du dictat métronomique.

Après un début discret chez Glacial Movements, Yair Elazar Glotman a collaboré avec James Ginzburg et Joanie Lemercier sur le projet audio-visuel Nimbes, exprimant son amour pour la contrebasse en compagnie d’une moitié d’Emptyset et du percussionniste Brandon Rosenbluth dans le Kraftwerk de Berlin (là où se déroule l’Atonal quoi). Cette sortie voyait déjà Glotman traiter son instrument d’une manière assez inconventionnelle, puisant sa force dans les caractéristiques acoustiques uniques du lieu (mate mon allitération) et associant ses talents aux deux autres musiciens pour peindre une toile bichrome sur fond de genèse et d’immensité. De retour sur l’irréprochable label britannique Subtext, Yair Elazar Glotman présente son second album intitulé Études, dont la narration s’inscrit dans la continuité de son travail commencé sur Nimbes. Entièrement dédié à la contrebasse, c’est cette fois l’instrument et seulement lui qui nous accompagnera et nous entraînera vers des territoires abrupts aux reliefs hostiles et aux ambiances suffocantes.

Ce n’est pas une simple démonstration que nous propose le berlinois, mais une réinterprétation de son outil musical. Car pour le musicien, le défi technique de ces dix études est d’écarter volontairement ses réflexes de contrebassiste classique aguerri pour interroger le bois avec de nouveaux gestes. Désapprendre pour redécouvrir, explorer pour ressentir, puis rejouer pour sublimer. Dès On Forgetting (Prelude), les notes cèdent leur place aux frottements et rebonds de l’archet, les mélodies sont remplacées par les lamentations dronesques des cordes. La contrebasse est par conception grave et lourde, dotée d’une acoustique à la gravité et la densité sans pareilles ; ici, Glotman pousse ces caractéristiques à leurs extrêmes, au travers de compositions viscérales qui vont tester les limites de l’objet et de l’interprète et exposer des palettes soniques insoupçonnées de l’instrument.

Un rapport intime et bestial lie les deux acteurs ; les lents frottements de l’archet sur le métal des cordes transforment la caisse de résonance en un animal intimidant dont les respirations exacerberont les sens, dont les grognements banderont instinctivement les muscles. Mais paradoxalement, ces sonorités primordiales ne feront que grandir la dangereuse fascination que l’on éprouve pour lui. Et l’homme veut maintenant dompter et apprivoiser la bête, chose qui ne saura se faire que dans une certaine violence. Ne pas hésiter à lui porter des coups pour lui dénuder l’âme et lui déboussoler les ouïes, quitte à en faire vibrer les cordes jusqu’à la touche alors que les crins de notre arme se brisent contre elles. Les deux pièces centrales du LP témoignent tout à fait de cette force brute, que ce soit la chevauchée effrénée parcourant Nadir ou les âpres coups d’estoc portés dans Oratio Continua (Part II). Ces provocations n’ont cependant jamais pour but de blesser l’animal, mais simplement de le fragiliser pour mieux le soumettre à la volonté de l’interprète, qui cherche à pénétrer son intimité ligneuse. Le monumental Drifts dépeint parfaitement le jeu d’observation intense se déroulant entre les deux parties, qui se jaugent à distance en effectuant les mêmes mouvements circulaires, essayant de faire plier le mental de l’adversaire au rythme des longues plaintes dissonantes qui jaillissent tout droit du tréfonds des âges.

Se terminant par une victoire incertaine de l’artiste sur son instrument, Études développe en à peine 34 minutes une dynamique tout bonnement stupéfiante, où la remise en question de Yair Elazar Glotman sur ce qu’il pensait savoir de la contrebasse émerge en une confrontation magnétique entre le musicien et son outil de travail. Un album qui détaille sans concessions leurs rapports houleux mais passionnés effleurés dans Nimbes, ajoute une autre sortie impeccable au catalogue de Subtext, et suggère encore de très beaux jours au berlinois qu’il faudra définitivement surveiller, tous monikers confondus.

Le vénérable Subtext vous apportera tout ce dont vous avez besoin, vu que rien n’est dispensable dans leur shop. Surtout pas de la contrebasse.

Dotflac

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2 Commentaires

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