Yair Elazar Glotman – Etudes. L’odeur du napalm au petit matin de la rentrée des classes.

Yair Elazar Glotman - EtudesCe n’est pas pour la petite mignardise lexicale que je vais aujourd’hui tartiner un contrebassiste sur Tartine de Contrebasse (enfin pas que). C’est aussi et surtout parce que Yair Elazar Glotman est un monument auquel il est difficile, mais rétributeur, de s’attaquer, tant pour l’écoute que pour la chronique. Pour la petite histoire, le contrebassiste (donc) israelo-berlinéxilé n’en est pas à son premier coup de savate, puisque déjà co-auteur d’un certain Nimbes, avec le coreligionnaire James Ginzburg (qui n’est autre que la moitié non négligeable d’Emptyset), et de tout un tas d’autres trucs, de créations et d’installations sonores que nous ne mentionnerons pas par pure fénéantise. Sur Nimbes, les cordes de Glotman se mariaient dans la matrice de Ginzburg, s’y épanouissant pour créer un objet expérimental malheureusement resté confidentiel (comme beaucoup d’objets expérimentaux, en fait). L’album dont il est question ici est d’une nature radicalement différente, puisque tout entièrement dédié à son instrument de prédilection, et jamais présenté comme autre chose qu’un support à l’expression de ces cordes frottées (de la photo au titre).

Si la forme suggère un classicisme à la limite du chiant, le doute s’estompe très vite. Ces Etudes ne sont pas qu’un énième prétexte à soumettre un instrument selon des codes figés, élitistes, et souvent plus pensés pour un étalage de technique (et la discrimination qui va avec) que pour le plaisir (du musicien, ou de l’auditeur). Ici dès les premières secondes s’expriment les cordes dans tout leur champ des possibles. Nasillardes ou graves, à la résonnance semblables aux truchements entomologiques ou frottées avec une pure clarté, extrayant de l’instrument un son épuré. Toutes ces couches viennent se superposer et se mettre en mouvement, parfois dérangées par le craquement du bois ou le claquement de l’archer.

Retenant a le timbre feutré d’une pièce parcourue inlassablement à pas légers et frottés. C’est un murmure, ou bien son amplification jusqu’à la démence. Mais pourtant il y règne un calme chaleureux. Drifts, au contraire, insuffle la puissance, la grandeur, et les mouvements larges. Par les sons graves et puissants, on est emportés dans un courant qu’il est difficile de contrer, même si cela paraît nécessaire. Drifts est un mauvais rêve d’impuissance. Si parfois ces morceaux ont l’innocence d’un thème presque naïf, répété et engoncé sur lui-même, plus frappé que frotté (Nadir, Oratio Continua Part II), d’autres n’offrent que peu de confort, et se font chantres de nuées oppressantes et de phrases moins structurées (Ulterior, Rattel). Glotman tombe toujours juste, insufflant à ses morceaux des nuances émotionnelles extrêmement fines : qui saura dire avec justesse dans quel registre d’humeur évoluent Agnosia ou Lamant (Coda) ? Ce dernier, évoluant avec la délicatesse d’un funambule, est un chef-d’œuvre de précision : le toucher y est si fin qu’il nous semble qu’à un demi-millimètre ou un demi-centième de seconde près, le doigt ou l’archer peut changer radicalement le chemin emprunté par le morceau. Personnellement ça me paraît fou, mais c’est peut-être parce que j’ai aucune formation classique instrumentale. Toujours est-il que sur le fil entre optimisme, tristesse ou nostalgie, Glotman aime à nous rappeler de temps en temps qu’en un glissement de main il peut nous faire basculer complètement d’un côté comme de l’autre. Ainsi Agnosia, de toute sa langueur, s’étire comme pour nous y préparer, et ce n’est que grâce à un subtil changement, peu perceptible dans l’apparente répétition cyclique, qu’il provoque le basculement en question.

Je ne vais pas discuter de l’aspect qualitatif d’un album dont je ne saurais même pas dire s’il est entièrement composé de contrebasse ou non, mais vous aurez peut-être compris où je veux en venir : ces Etudes sont autant de petites histoires qu’il n’appartient qu’à vous d’illustrer, et dont le ressenti ne peut être que personnel. Elles s’affranchissent de tout questionnement sur leurs qualités techniques, sur la maîtrise de leur exécutant, précisément parce que celui-ci sait se débarrasser des cadres classiques de l’utilisation bien-pensante de l’instrument. Yair Elazar Glotman n’est pas qu’un contrebassiste, c’est un amoureux de contrebasse, et un musicien mu par une démarche de chercheur, d’expérimentateur. Ses Etudes sont le reflet de sa volonté d’utiliser dans son intégralité le potentiel sonore de ce morceau de bois et d’acier (à moins qu’on me dise que les cordes de contrebasses sont aussi faites en boyaux de chats ?). Pousser l’instrument au bout de sa capacité, considérer tous les sons comme égaux, et aucun comme déchet. Quelle meilleure preuve de passion envers une boîte à cordes ? Cette passion serait une motivation égoïste si ces morceaux n’étaient pas aussi accessibles. Etudes est une magnifique réussite, et j’ai pas les mots pour la décrire, mais on va dire que c’est aussi beau que l’odeur du napalm au petit matin de la rentrée des classes. Mais ce qui rend cette réussite exceptionnelle, c’est que cette ode mono-instrumentale évite avec brio l’écueil dans lequel il est trop facile de tomber : inaccessibilité et pédance.

J’ai pas parlé du label, mais cette sortie trouve tout naturellement sa place dans le catalogue maigre mais éxigeant de Subtext. De toutes façons c’est bien simple, chez eux, tout est à acheter, pas un seul truc n’est à jeter. On en a d’ailleurs tartiné quelques-uns ici, icici ou làlàlà. Donc allez vous procurer Etudes, et profitez-en pour prendre tout le reste.

Ehoarn

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2 Commentaires

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