Derek Piotr – Drono | Mécanique aquatique

Drono2016 semble être un très bon cru chez Line : on a déjà parlé du Robert Crouch il y a peu de temps, on pourrait y ajouter le dernier opus de France Jobin ou encore la collaboration entre Haruo Okada et Fabio Perletta sans sourciller. Là, tout de suite, j’ai envie de causer de Drono par Derek Piotr, polonais de son état qui malgré sa jeunesse (25 ans) aura su séduire les oreilles de Richard Chartier pour y sortir sa dernière création des plus intrigantes. Son travail de composition est en effet basé sur l’échantillonnage et le post-traitement de sa voix, et bien que ça ne soit pas unique dans l’histoire de Line (Antye Greie aka AGF a déjà offert un album entièrement pensé sur ce procédé en 2013 sur le sous-label Line [SEGMENTS], et se retrouve par ailleurs naturellement aux commandes du mastering de presque tout Drono), ce sont les autres idées avec lesquelles Piotr mélange son fond de commerce qui lui donnent son éclat.

On a déjà parlé, dans la chronique du Elixir de Keith Berry, des relations intimes liant le genre du drone à l’eau. Cette histoire partagée de la fausse immobilité qui révèle toutes ses précieuses imperfections aux plus attentifs. On baigne aussi dans cet esprit avec Drono, où l’eau est une inspiration centrale au processus créatif de l’artiste. Les nappes sonores s’écoulent les unes au-dessus des autres, puis finissent par s’interpénétrer jusqu’à ne plus laisser distinguer nos origines, ni permettre d’imaginer à quoi ressemblera notre point d’arrivée. C’est peut-être là l’argument qui m’a convaincu que ça valait la peine d’écrire un papier sur Drono : les auditeurs malicieux mais trop pressés se rendront vite compte qu’en passant rapidement du début à la fin d’une piste, les similitudes entre les sons se feront excessivement rares. Les autres auditeurs, malicieux eux aussi mais surtout patients, auront précisément toutes les difficultés du monde à le réaliser. Les grands écarts entre les balbutiements d’une piste et ses ultimes instants ont une amplitude qui n’égale que la facilité déconcertante des morceaux à ne pas nous le faire remarquer. Toujours ce rapport à l’eau, dont les mêmes molécules passent du ruisseau calme au fleuve tumultueux, de la rudesse verticale des montagnes à l’horizon des évènements marins.

Au-delà des drones majoritairement dérivés de samples vocaux, c’est le contraste qu’ils entretiennent avec des textures incisives et autres types de hautes fréquences qui donne paradoxalement sa profondeur à l’album. On dit habituellement ça des basses réverbérées sondant des abysses acoustiques inaccessibles, mais je trouve que les picotements d’aiguilles cristallins éparpillés ça et là sont justement ceux qui évitent de se noyer dans le petit bain des couches sonores qui seraient trop rondes et moelleuses si elles étaient seules. Transmissions radio inintelligibles, parasites entropiques, subtils enregistrements de terrain, et surtout ronronnements mécaniques parant Sound, Absolute Grey ou le magnétique Wash de caractéristiques rythmiques trop rares chez Line pour être ratées ou pas savourées : tous ces détails qui expansent le champ de vue et nous font régulièrement regarder au loin à la recherche de mécanismes invisibles, ou vers le ciel dans l’espoir de distinguer le lieu de naissance des signaux que l’on capte (et ce qui pour moi fait de Lakes la piste la moins intéressante). Et c’est avec ces choses en tête qu’on se met vite à apprécier les cadences métronomiques de machines fantasmées côtoyant les marées paisibles des simili-voix aquatiques dans Sound ou Wash, qu’on assiste à la représentation d’une chorale sous-marine d’androïdes aux traits asimoviens dans Rivulet to Gulf, ou qu’on découvre l’existence d’une matrice liquide dans le remarquable Shallows. Un voyage au-delà des réels pas si abstrait que ça, qui sied définitivement bien à Line, non ?

Drono, c’est plus que du drone, parce qu’il n’utilise pas exclusivement ses caractéristiques pour en faire un album, mais les superpose à d’autres traits de personnalité qui lui donnent une plus-value indiscutable. Drono, c’est rajouter une dimension à un genre comme quand votre professeur de maths semble vous mystifier en vous apprenant que i² = -1, on découvre qu’il y a bien plus derrière le miroir qu’un simple reflet. Drono, c’est un peu une transcendance OKLM des styles musicaux dont les interactions prouvent, s’il le faut encore, que la valeur finale d’un objet peut dépasser la somme de ses parties. Énigmatique et hypnotique à souhait, j’ajouterai même que Derek Piotr signe avec son skeud un des travaux les plus accessibles de Line (si ça veut dire quelque chose).

Encore plus limitée que d’habitude à cause d’une erreur de commande, la galette Drono ne se trouve plus ici, mais vous pourrez y trouver le digital quand même.

Dotflac

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