Giulio Aldinucci – Borders and Ruins | Éternité du chaos

Depuis ses tribulations formatrices parmi les labels installés dans le genre, Giulio Aldinucci semble avoir trouvé sa voie musicale dans un ambient mélangeant habilement ses souvenirs fragmentés avec d’autres mal définis de ses auditeurs ; une manière d’inviter le public en terres étrangères tout en le rassurant avec des fragrances familières. Que ce soit en solo ou en collaboration, tous ses travaux sont des détails qui ont l’air de se rattacher au même macrocosme existentiel, balançant entre les captation d’instants de vie terrestres et de rumeurs célestes, puis illustrant les résultats de leurs diverses relations en une musique douce-amère. Dans son dernier album chez Karlrecords, il s’intéresse cependant cette fois à tous ces échanges qui n’ont jamais eu lieu mais ne peuvent aspirer qu’à accomplir leur destinée sans réaliser qu’elle est hors de portée.

L’italien nous fait explorer dans Borders and Ruins les architectures sacrées qui le fascinent tant, voyant dans les églises la tentative de l’Homme de toucher les cieux en bâtissant de gigantesques monolithes seulement limités en hauteur par les lois de la mécanique, devinant derrière ces constructions le besoin viscéral de ses bâtisseurs de se rapprocher et de se raccrocher à d’hypothétiques instances supérieures pour justifier leur existence solitaire ici-bas, et lui donner un sens alors qu’elle ne pourrait être qu’un pur produit de magnifiques coïncidences. Si on nous convie ici à nous perdre dans ces lieux à la symbolique écrasante, ce n’est pourtant pas pour espérer communiquer avec les hautes sphères, mais pour prêter son oreille aux non-dits et à tous les mots orphelins qui n’ont pas su trouver leur point de chute. Tous ces chuchotements restés prisonniers malgré eux des murailles de grès rose et des vitraux ternis par le temps, apparemment condamnés à se réverbérer indéfiniment au sommet des voûtes et dans les fractures des nefs sans même se rendre compte que les réponses qu’ils obtiennent ne sont que leurs propres échos répétés, évanouis dans le tourbillon des saisons et se mordant la queue dans un dernier soubresaut de vie.

Des chants liturgiques circulaires persistent à transmettre un message dont la substance a été ôtée des années, des décennies, voire des siècles plus tôt, de majestueuses lignes orguaniques élèvent leur puissance en témoins vigoureux de prières abandonnées par leurs créateurs et oubliées de leurs destinataires initiaux. Mais à force de se réfléchir entre les parois de leur ultime demeure, les souhaits et les confessions murmurées ont vu leur sens perdre en intensité et gagner en opacité, se noyant graduellement dans le bruit et suffocant de manière intermittente entre deux apnées saturées. La cathédrale n’est plus qu’un sanctuaire pour les ruines de méditations silencieuses qui ne voient pas la vanité de leur persistance à vouloir rejoindre les dieux. Jamais un travail d’Aldinucci n’aura paru si râpeux et dissonant, fataliste également ; mais quel ton serait plus approprié pour illustrer la malédiction que représente l’immortalité des propos qu’il a attrapé en vol ? Quel intérêt à vivre éternellement si l’on oublie la raison même de son existence ? Est-ce que l’absence de but est compatible avec la poursuite inlassable d’une unique direction ? L’artiste propose alors d’observer la frontière floue qui se trace entre notre observations et notre ressenti : certes, les huit morceaux sont des otages incrédules de leur condition injuste, mais leur volonté inflexible de transformer leur destin malgré une probabilité nulle d’y parvenir est aussi ce qui leur donne cette beauté singulière. Lorsqu’on ne sait pas si ou quand on atteindra notre destination, est-il possible d’apprécier le voyage ?

On nous souffle dans Borders and Ruins que oui, car sans attente il n’y a point de déception, et sans regrets il n’y a qu’épanouissement. Le chaos des uns fera toujours la consolation d’autres, et le final optimiste de The Skype Cloud and Your Smile on the Left nous indique qu’effectivement, le bonheur finit toujours par apparaître aux insouciants.

Du digital et un vinyle avec un artwork des plus classes se trouve juste ici.

Dotflac

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