ASC – Realm of the Infinite | De la divergence

Je connais depuis longtemps la facette ambient de James Clements, qui a sorti au fil des années quelques perles du genre sur le rare mais souvent qualitatif Silent Season. On y devine une recherche permanente d’un ailleurs immense, fantasmé ou non, dont il souhaite partager la splendeur qu’il y voit, et probablement celle qu’il contribue à y créer aussi. Sa musique est étonnamment facile d’approche malgré des formats longs prépondérants, mais il serait malheureux de penser que c’est grâce à des facilités de composition : son intemporel Time Heals All paru en 2013 le prouvera toujours, et sa dernière itération ambient The Waves cette année, toujours chez Silent Season, est pour moi le plus proche de ce sentiment de plénitude que j’avais trouvé dans son magnum opus depuis six ans. Ce qui nous ferait presque oublier que le californien est un hyperactif insatiable dont les talents ont émergé dans la drum’n’bass au début du millénaire, et se sont confortablement installés en territoires techno depuis quelques années. Ce qui ne m’intéressait guère d’ailleurs, sans trop savoir pourquoi, jusqu’au Astral Projection sorti l’année dernière, qui mélangeait tout ce que j’aime de son ambient panoramique avec des rythmes fracturés inhabituels, peignant une forme de techno suffisamment exotique pour attirer l’oreille et un imaginaire loin d’être balisé par le tempo, qui prévient le confinement habituel que j’aime pourtant ressentir dans ce genre de musique. Et on dirait que Realm of the Infinite, qu’il sort cette fois sur son label Auxiliary, place la barre encore plus haut.

J’ai toujours été attiré par les disques qui exploraient l’espace, car ils répondent très souvent à ce besoin de contraste qui me séduit dans la musique depuis des années. Vastitude, isolement et murmures d’une faune extraterrestre en sont les principales caractéristiques récurrentes, mais il est difficile de ne pas entendre les mêmes échos en pensant aux abysses. Regarder au fond des fosses ou se perdre dans le vide sidéral semblent deux idées antinomiques de prime abord, mais on y dénichera pourtant des similarités évidentes ; on retrouve ce sentiment dans les musiques qui les illustrent, et si vous n’y croyez toujours pas, l’indétrônable World of Sleepers de Carbon Based Lifeforms ou l’Unieqav d’Alva Noto suffiront à vous faire douter, puis changer d’avis. Realm of the Infinite s’inscrit dans ce mouvement global qui s’étire entre les océans et les astres, laissant à l’auditeur le choix de son environnement, mais lui suggérant fortement de ne pas hésiter à laisser un pied dans chacun d’entre eux. On y rencontre à nouveau la spatialisation démente d’ASC dont on ne cesse d’être surpris, aussi naturelle que parfaitement maîtrisée, dans la respiration lente des pads organiques, dans la réverbération imposante mais jamais putassière de ses entrailles, et dans les arpèges minimalistes mais sous bolus intraveineux d’adrénaline. Les nuances de bleu et de gris se diluent alors dans une danse liquide qui conditionne le cerveau à l’abandon de l’instant et prépare l’esprit à la transcendance dans l’obsession du son.

L’aspect le plus intéressant de cet album reste cependant le refus catégorique de composer sur un rythme en 4×4, préférant toujours chercher une symétrie dans l’asymétrie du trois ou cinq temps et donnant un taquet sévère à ceux qui pensaient que la techno devrait désormais forcément être ennuyeuse. Ça fait quelques années que Clements creuse silencieusement un sillon parallèle à un genre complètement limé, mais il semble atteindre cette fois un climax dans des pistes qui, bien qu’elles ne soient pas taillées pour le dancefloor (de l’aveu même de l’artiste), s’en accommoderaient avec une aisance effrontée. Qui a dit que les polyrythmies ne pouvaient pas prétendre à faire bouger les corps en sueur dans des boîtes bien trop serrées ? C’est précisément le genre de techno que je veux entendre en 2019, celle qui bouscule voire anéantit les repères, celle qui prend en permanence à contre-pied, celle qui s’affirme sans difficulté dans la masse de productions aussi écoutables qu’oubliables. Sérieusement, la ligne de basse délicieusement suffocante ponctuée des impulsions stochastiques de Nocturne, le 5/4 de Black Rooms qui s’incruste immédiatement sous la peau ou l’exigence rythmique de Turbulence qui répond à des transmissions transhumaines étouffées sont quelques exemples de démonstrations autant techniques que créatives de la part d’ASC, qui enchaîne les courses de fond désaxées dans des morceaux au format plutôt étendu pour la moyenne. La carte de nos synapses scintille au gré des arythmies claires-obscures pavant notre route qui converge vers les deux infinis, éveillant l’envie viscérale de ne plus jamais revenir d’où l’on part.

Inscrivez ça dans une tracklist maline réduite à huit chapitres, et vous obtenez probablement un des skeuds techno les plus positivables de cette année. Un royaume des infinis qui s’épanouit dans les limites fluides du champ créatif d’un artiste probablement encore plein de surprises, et qu’on suivra avec l’attention qu’il mérite.

Tout ce qu’il faut se trouve ici.

Dotflac

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