Monolog – Merge. Effeuiller le surimi

adn178-1000Ecrire une tartine sur Merge, c’est pas évident. Parce que trouver sans cesse de nouvelles images, de nouveaux qualificatifs au fur et à mesure des sorties d’un artiste, est une tâche à laquelle j’évite de me confronter, pas par dédain, par flemme pourrais-je dire pour m’en dédouaner, plus probablement parce que c’est difficile. Alors pourquoi déverser encore mes métaphores bancales sur Monolog, alors que pour d’autres la Tartine a lâchement abandonné ? Pas par groupie-isme aveugle, pas seulement parce que Mads Lindgren est talentueux, mais surtout parce qu’il est surprenant.

Lors de la fumisterie la plus interviewesque de l’histoire de Tartine de Contrebasse, le danois nous affirmait, avec sa voix grave et ses petits yeux de fouine malicieuse, qu’il avait bossé avec un MC de New York parce qu’il avait toujours eu envie de faire ça, et que le prochain album allait contenir plein de choses différentes, j’avoue avoir été un peu dubitatif. Pourquoi altérer ce son qui fonctionne si bien, déjà, comme ça ? M’étais-je interrogé pendant que je gerbais tripaille et bière coupée dans les chiottes du Glazart.

Altérer pour avancer

Pourquoi, hein ? Oh. C’est vrai quoi. Parce que l’altération, ma bonne dame, est un processus inhérent à la recherche de quelque chose d’autre. Parce que lorsque l’on est constamment tiraillé entre le rassurant connu et le flippant insécuritaire non maîtrisé, altérer sciemment ce qu’on sait faire de mieux, foutre en l’air, tester, se foirer, recommencer, c’est avancer. Et Merge, c’est ça. C’est Monolog qui gratouille, qui teste, qui bidouille, et, in fine, qui avance.

Après je vous dis ça, c’est pas non plus comme s’il avait soudainement décidé de faire de l’ambient pour hippie, hein (encore que…). Junkie en pâmoison sur 2 dots left, tu ne seras pas perdu, sois rassuré. Tu retrouveras l’ambivalence (la schizophrénie ?) typique, les basses gluantes oscillant entre le downtempo et cette espèce de drum’n’bass qui n’a plus que de drum que le nom et un tempo vaguement similaire. Tu retrouveras les percus les plus variées et les plus léchées de l’histoire d’Ad Noiseam (j’exagère à peine), tu retrouveras cette volonté monomaniacale de nous remplir le tympan de truchements et de grouillements à faire pâlir de jalousie le compost de mémé.

Soyons pas chiens

Merge est beaucoup plus downtempo que son prédécesseur. Mads Lindgren ralentit encore plus, étire son schéma de percus à l’extrême (Tandfoi) Le premier morceau qui vous fera vous secouer le popotin à un rythme décent pour prétendre perdre quelques calories se trouve en 6e position (In returns), et, chose plus surprenante, c’est l’un des deux seuls, avec Make Mountains, composé en tant que Diasiva, c’est-à-dire avec son comparse Swarm Intelligence. Là-dessus, j’ai rien à dire, si ce n’est que bordel, c’est toujours aussi bon, et toujours à quelques milliers de kilomètres au-dessus de beaucoup de productions d’artistes bossant sur le même rythme. Après, ne connaissant pas le travail de Swarm Intelligence, je regrette de ne pas pouvoir identifier l’apport réel de celui-ci. Mais bon, c’est peut-être aussi le signe que le duo fonctionne à merveille.

Niveau collaboration qui fonctionne, une fois n’est pas coutume, il faut saluer le travail de Balkansky. La lourdeur, la grandiloquence de son son et sa structure figée (qui d’habitude me répugnent par atavisme), s’adaptent étonnamment bien aux léchouilles et aux divagations typiques de Monolog. L’ensemble se marie sur AEAEGF avec brio, le morceau évolue de manière très classique, sans grande remise en question de la phrase initiale, mais voilà, c’est lent, c’est mastodontal, c’est enveloppant, ça fait dodeliner le crâne jusqu’à se flinguer la mâchoire contre la table, et ça se termine en un climax dont on ne va pas avoir l’hypocrisie de bouder le plaisir qu’il procure. Faut pas être chien, non plus. Alors par contre, le morceau Sadness on the cloud, il va me falloir encore 72 écoutes pour arriver à déterminer si c’est une énorme blague ou s’ils ont juste abusé de la térébenthine.

Sucré / salé

Continuons de rendre à César ce qui appartient à Pompée, Karsten Pflum fait sur cet album un travail remarquable, que ce soit sur Dead and used ou Zero eight. Rythme lent, lancinant, un certain dépouillement ressenti, dû à la présence de nombreux silences, et ces multitudes de cordes pincées, torturées, égrainées dans un apparent chaos, ces deux morceaux sont probablement les plus chelous de l’album (si l’on exclue l’aparté dronesque Sadness on the cloud), deux petites balades noires faussement innocentes. Monolog et Karsten Pflum posent d’autres bases que celles que l’on a l’habitude d’entendre chez chacun d’entre eux. Création pure plutôt que simple mélange de deux identités, les deux danois se sont bien trouvés, et ces deux morceaux confirment que Karsten Pflum est un musicien réellement touche-à-tout, et largement sous-évalué.

Finalement, le seul morceau qui m’a remué un sourcil sans faire bouger l’autre, c’est Take a breather. Autant la voix éthérée de Tone peut prétendre faire jeu égal, voire s’effacer derrière les instrus pour acquérir cette humilité qui fait de la voix humaine, parfois, un instrument si précieux, autant, un MC, ben… il peut pas rester derrière. Il est toujours sur le devant de la scène, en même temps il est fait pour l’être, étant issu de musiques dont la voix est historiquement l’élément central, et où les instrumentations ne sont qu’un cadre l’accompagnant. La raison pour laquelle Monolith de Bong-Ra avait du mal à fonctionner est la même qui fait que Take a breather est une curiosité gentille sans être la grosse tuerie qu’on pourrait imaginer. Lorsque la voix est là, les instrus s’effacent, peu importe leur qualité. Elles sont reléguées au second plan, perdent de leur sens et de leur puissance, et l’alternance de l’un et de l’autre donne l’impression d’un échange de bon procédé, d’une simple politesse, plutôt que d’une collaboration en bonne et dûe forme dont chacun va tirer quelque chose de différent.

Quoi dire de plus ? Que cet album porte son titre haut et clair : Merge. Amalgamer, fusionner. Prendre ceci, cela, mélanger, en tirer un jus dont les ingrédients sont identifiables et gardent leur identité propre, mais dont la cohérence globale ne souffre d’aucune excentricité. Ça aurait mille fois pu être un foirage total, ça ne l’est en aucun cas, et c’est un tour de force. Les albums de Monolog sont des mille-feuilles dont on enlève une couche à chaque écoute pour voir ce qu’il y a dessous. Ou un bâton de surimi qu’on effile, si vous êtes plus salé que sucré, faites pas chier. Toujours est-il que le risque serait de s’y perdre, entre les couches, et qu’à force de tentatives d’analyses et de formulations, on en oublie ce qu’il nous procure comme sensations. Il faudrait probablement douze pages de plus pour tout analyser, et c’est pas le but. Ecoutez-le, effeuillez-le, parce que le son de Monolog est d’une richesse folle, et parce qu’avec Merge, ce son se meut et dépasse, en rampant comme une nuée d’insectes grouillants, ce qu’avec 2 dots left nous pensions être des bornes, mais qui finalement n’en sont pas.

Merge, de Monolog, est maintenant disponible chez Ad Noiseam, en cd, en digital, et aussi avec un beau poster si vous voulez.

Ehoarn

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