Tegh – Downfall | Soleil couchant

Mon attrait pour la scène électronique iranienne ne diminue pas. Je continue à admirer les travaux de gens comme Siavash Amini et Arash Akbari, alliant une richesse unique des émotions à une puissance musicale intrinsèque que je peine à retrouver ailleurs. Plus discret que les deux hommes cités avant, le producteur Shahin Entezami, ou sous son alias Tegh, me manquait un peu depuis son très joli Night Scenes paru en 2014, et ce ne sont pas de brèves (mais tout à fait honorables) apparitions sur diverses compilations chez Flaming Pines ou Futuresequence qui m’auront rassasié. Un innocent extrait de son prochain album dévoilé sur les réseaux sociaux il y a quelques semaines m’a donc forcément fait de l’œil, et après découverte de l’objet complet, il est difficile de ne pas qualifier Downfall de réussite totale.

Downfall fut inspiré par un tragique fait divers des années 1970, une photographie volée d’un jeune clandestin tombant de la trappe du train d’atterrissage d’un avion peu après son décollage, alors qu’il ne cherchait qu’à échapper à son destin et à explorer un monde plein de promesses sapides. Qu’a pu ressentir ce garçon dans sa chute, passant en un instant d’un optimisme inébranlable et d’une infinité d’opportunités à 60 mètres de terreur sans autre conclusion possible que l’oblitération dans les ténèbres ? C’est ce que Tegh a essayé de retranscrire dans les cinq morceaux proposés dans sa dernière création à paraître chez Midira Records. Une œuvre de contrastes avant tout, distillant le mélodique dans l’abrasif, insufflant la gravité dans la légèreté, tirant des caresses de la violence. Un voyage immense qui peut être qualifié de lacrymal tout comme de rédempteur, cathartique dans la forme mais alimentant de nouvelles émotions durant son parcours éprouvant.

Ça semble dérisoire, presque irrespectueux de penser savoir ce que Keith Sapsford a réellement ressenti dans les quelques instants précédant son impact terrestre. Mais essayer de se l’imaginer permet de mettre en perspective nos propres convictions concernant une question précise : qu’est-ce qui traversera notre esprit lorsque nous serons confrontés au couchant de notre existence ? Pensera-t-on à notre famille, nos amis ? Serons-nous satisfaits de nos réussites ou bien hantés par nos regrets ? Serons-nous prêts à accepter l’épilogue de notre aventure humaine ou bien finira-t-on paralysés par la peur ? Tegh semble répondre à certaines de ces interrogations à travers Downfall, suggérant l’apparition stroboscopique d’images familières sur notre rétine dans les boucles mélodiques réparties à travers les morceaux, comme un réflexe d’ultime soulagement narcotique sous l’impulsion des lobes occipitaux et temporaux. Mais le contexte brutal qui a servi à créer le disque est évidemment indissociable des sonorités qui en émergent, en témoignent la dérive inévitable des morceaux vers des brasiers incandescents de textures, une saturation totale du champ de vision et une abrasion systémique de l’âme. Les riffs de guitares crépitent et finissent par entrer en fusion pour être régulièrement contrebalancés par des orgues agissant comme des baumes temporaires sur les plaies de l’esprit. Je devinerai bien là des traductions sonores de la terreur inimaginable de Sapsford qui lutte vainement contre la force de gravitation, de l’air glacé piquant les globes oculaires tout en le soulageant de la vision du sol qui se rapproche et des cris d’injustice et de surprise que personne n’entendra d’une part, mais aussi ces réminiscences incontrôlées de tout ce qui a pu être bon, de tout ce à quoi on tenait, de tous ceux qui tenaient à nous aussi peut-être, ainsi que la félicité de l’imminente ascension céleste qui suivra la descente aux enfers d’une autre part. Ce rapport de forces dans les évènements traduits en musique me fait imaginer la vie exécutant un suplex aérien à Keith, le portant d’abord furtivement vers les cieux dans une ultime saveur de plénitude avant de lui tourner le dos en l’enfonçant férocement dans la poussière. Même si la destinée a entraîné le jeune homme vers sa fin, elle lui aura permis de rêver qu’il pouvait voler et s’échapper l’espace d’un instant. Certains pourront y voir du cynisme, mais je préfère y deviner un dernier sourire avant l’effondrement final.

Il n’y a aucun intérêt à décrire des morceaux de Downfall séparément, tant leurs articulations sont intimement liées, tant c’est un album qui se savoure et se subit d’un seul tenant. Assurément une des grosses poutres ambient de ce premier trimestre 2017.

Vous trouverez ce que vous souhaitez, et peut-être plus, juste ici.

Dotflac

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  1. Pingback: Siavash Amini – TAR | Jeu de pénombre | Tartine de contrebasse

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