Crypto Tropic : « ce qui m’excite, c’est la convergence entre les musiques traditionnelles et expérimentales »

Fin de la première journée de l’édition 2015 du Transient Festival. Nous sommes à peine en train de digérer les lives si rapidement engloutis de Paskine, Crypto Tropic et Franck Vigroux que nous voici en train de tailler la bavète avec le second. A l’image de cette soirée d’ouverture, la discussion se voudra tournée vers les musiques expérimentales. Mais pas que.

Bonsoir Crypto Tropic. Alors déjà, est-ce que tu nous connais ?

Je connais Tartine de Contrebasse oui. Je peux pas dire que je vous lis tous les quatre matins, mais j’ai déjà lu plusieurs articles, des interviews…

En même temps ça tombe bien parce qu’on écrit pas non plus tous les quatre matins… Si ça se trouve t’as tout lu en fait.
J’avais chroniqué le dernier Nebulo mais pas le Crypto Tropic. Le sort en a décidé autrement.

Tu vas peut être avoir l’occasion de te rattraper parce que le 1er février, on sort une cassette¹ sur Speaker Footage, un label danois.

Tu avais déjà joué avec Nebulo avant, mais pas sous Crypto Tropic ?

Oui, on avait fait Urbatecture, et d’autres trucs entre nous qu’on avait pas sorti. Ça fait longtemps qu’on se connaît.

Qu’est ce qui a décidé que ce coup-ci vous preniez cet alias ?

Au début on pensait faire pareil que pour Urbatecture, prendre nos alias solos. Puis Thomas a proposé qu’on soit sous une nouvelle étiquette, pour avoir plus de liberté, ne pas être coincé dans Nebulo & Druc Drac.

Oui, et en même temps Urbatecture c’était vraiment très différent.

Oui c’était comme une bande son imaginaire, par rapport à une BD, La Fièvre d’Urbicande, de Schuiten & Peeters. On a été en contact avec les auteurs, ils étaient assez emballés. On n’a finalement pas pu faire tout ce dont on avait rêvé, mais c’est déjà très bien que ce disque ait pu exister.

Donc là vous commencez sous Crypto Tropic, et vous sortez chez Le Cabanon. Pourquoi ?

Un peu dans la même idée qu’avec les pseudos, on ne voulait pas le sortir sur Hymen, ni s’enfermer dans une case Nebulo/Hymen/etc. Du coup on a commencé a prospecter et il se trouve que j’avais Bruma parmi mes élèves (en classe de composition électroacoustique). Il fait partie du noyau dur du Cabanon et a été la première sortie du label. On en a parlé, ça a mis quelques temps, et finalement ça s’est fait. On est contents : ils sont hyper motivés, dynamiques. Si je suis là ce soir c’est grâce à eux, par exemple.

C’est vrai que c’est étonnant parce qu’ils sont assez récents, ils sortent environ une sortie par an depuis 3 ans. Ils font déjà du vinyle, ils en veulent les jeunes !

C’est ce qu’on se disait avec Thomas, ils ont 20 balais. Nous quand on avait leur âge, on était loin d’être là où ils en sont. Mais ne leur dites pas, il ne faudrait pas qu’ils prennent la grosse tête !

Crypto Tropic - interview

D’ailleurs Thomas n’est pas là ce soir, il ne fait pas les concerts avec toi ?

Non : Thomas a toujours refusé de faire des concerts. Au départ, je trouvais ça un peu curieux, ayant pour ma part un grand plaisir à donner des concerts. Pour lui c’est très clair et assumé. Il a organisé sa vie pour ne pas avoir à le faire, pour s’éviter de se forcer. Il est très content comme ça, moi je suis très content de jouer, on est tous les deux satisfait finalement.
D’ailleurs on avait parlé à une époque de la possibilité que je joue les lives de Nebulo. Dans la pop, ça paraît fou ou décalé, alors que dans la musique classique ou contemporaine ça se fait en permanence. Les pièces sont écrites par le compositeur et jouées par l’interprète.

Et toi tu te sentirais de faire un live de Nebulo ?

Oui, ça m’amuserait plutôt. Mais on n’a pas poussé l’idée et j’ai déjà plein d’autres choses en cours… Et puis Crypto Tropic est comme une suite de cette idée là. C’est un peu différent parce que je suis vachement plus libre : j’ai la légitimité de partir dans ce que je veux, de m’éloigner de ce qui est défini au départ, c’est autant ma musique que la sienne.

Pour être honnête on a surtout vu le tout début du live de ce soir, après on était en interview ici, dans la loge. On a quand même entendu un peu et ça avait l’air pas mal différent de ce qu’on trouve sur l’album. Est-ce que c’est le reflet de ta partie de Crypto Tropic, ou l’aspect live est volontairement différent de l’album ?

Ce qu’on voulait c’est que le live redonne des éléments du disque, comme des fragments, mais pas de rejouer les morceaux tel quels. Si tu t’appliques à faire des fictions de studio très élaborées et que tu veux la retrouver en concert, autant assumer la diffusion, comme en acousmatique (ou le cinéma pour l’oreille). J’aurais aussi pû me retrouver avec un ordi, et je n’en ai plus envie.

Tu viens d’où à la base ?

De l’Aveyron. J’y ai grandi, ensuite j’ai habité dans plusieurs villes, et aujourd’hui dans une vieille ferme dans la forêt à la campagne, entre Bordeaux et Toulouse.

D’où ce petit accent chantant ?

Oui. Thomas aussi est à la campagne, à une heure de chez moi. On se voit régulièrement.

Thomas ne joue jamais en live, mais du coup est-ce que ça vous arrive quand même de performer ensemble, en privé ?

Pas beaucoup mais ça nous est déjà arrivé. Surtout depuis qu’on s’est remis au hardware. On a beaucoup travaillé sur ordi, puis on a pris chacun un Minibrute, j’ai commencé à monter un modulaire, il s’y est mis aussi, etc. On a aussi fabriqué des patches génératifs ensemble, en cumulant nos deux systèmes.

Et pourquoi vous êtes (re)venus au hardware ?

Je pense qu’il y a un mouvement assez global, y’a qu’à voir Franck Vigroux ce soir. C’est tellement devenu un truc normal d’être devant un ordi, pour tes mail, Facebook, etc. Au bout d’un moment t’as plus envie d’être devant ton ordi pour faire de la musique.

Exactement le même argumentaire que Kangding Ray. C’est assez partagé. Mais Kangding Ray disait que les gens n’entendaient pas forcément la différence entre hardware et ordi en live, ils n’y portent pas forcément attention.

C’est pas tellement sur la qualité sonore que ça joue. C’est plus une différence d’interface, de rapport entre toi et le sonore. Et puis on peut faire des choses très bien avec un ordi, moi j’ai fait des impros sur ordi pendant des années, c’est tout à fait possible. Par contre, je me suis rendu compte d’un truc très bête mais quand tu fais de l’impro et que t’as un écran devant toi, ça fait écran entre toi et les autres musiciens. J’étais de mauvaise foi à l’époque, je disais « ça me dérange pas », mais tu es dans l’abstraction, et même si tu es en train d’improviser, tu es devant ton écran en train de régler tel paramètre à l’unité près, etc.

De l’impro y’en a eu ce soir par exemple ?

Oui oui. Le principe du live Crypto Tropic c’est une bande qui est diffusée qui recèle un arrangement, un collage de plein de bouts de l’album qu’on a isolés, et par dessus cette trame fixe j’improvise complètement. je me suis amusé à faire cette bande, je suis même allé chercher des pistes que Thomas avait mises et que j’avais pas entendues, qu’il avait oublié, on travaille pas mal sur des calques, des motifs répétés, accumulés… là j’ai pris les mêmes occurrences en enlevant les effets, etc.

Donc tu sais pas où tu vas ?

Pendant les balances je fais les patchs, donc y’a une situation de départ, mais en cours de jeu je débranche, je rebranche, etc. Ça évolue.

D’ailleurs le début et la fin étaient très différents, y’a eu un basculement. Par rapport à l’album c’était surprenant. Par exemple je sais pas si tu connaissait Paskine avant de le voir ce soir ?

Non non je connaissais pas, mais ça m’a bien plu !

Ben c’est un peu près la même chose, ça n’a rien a voir avec son album, il utilise des morceaux de son live pour composer son album suivant. Là c’est pareil, on avait du mal à reconnaître l’album. C’était plus du tout l’ambiance légère de l’album.

Ça rejoint le début de notre discussion, au sujet du nom Crypto Tropic. Ça a généré de l’esthétique, et notamment avec cette histoire de cryptage. C’est un peu comme si je venais recrypter l’album en live, y’a des bouts, des résurgences de l’album qui réapparaissent.

Vous n’envisageriez pas de capter un live et de le sortir ?

Si, d’ailleurs la face B de la cassette qu’on va sortir c’est un travail recrypté d’un live, comme une mise en abîme. C’est le live que j’ai fait pour la sortie de vinyle.

Crypto Tropic - interview

Et du coup tu dis crypté parce que tu réutilises des éléments en les dénaturant, donc si on écoute à la fois le live et l’album, on aura les mêmes éléments mais on ne les reconnaîtra pas ?

Si t’écoutes attentivement tu reconnaîtras quelques trucs.

J’ai reconnu quelques trucs mais…

Après, d’ici vous deviez entendre surtout des basses.

Non au début on était en bas et j’ai reconnu quelques trucs, j’imagine que y’en a certains que tu les as réutilisé tels quels.

Y’a des moments ou la bande était devant, d’autres derrière, y’a même des moments ou je l’ai coupée. C’est un robinet à son parmi d’autres, quoi.

Je t’avoue que je connaissais moins ton travail que celui de Nebulo, et en écoutant Crypto Tropic j’ai eu l’impression de temps en temps de me dire « ça c’est Nebulo, ça c’est Druc Drac ». Donc j’imagine que quand vous bossez a deux, chacun mets une partie de son âme. Est-ce qu’après c’est compliqué de retravailler seul ?

Non, pas du tout. J’ai déjà fait beaucoup de collaborations, et ça nourrit mon boulot. Ça m’amène à de nouveaux endroits, c’est pas un mi-chemin c’est ailleurs encore.

Tu t’adaptes aussi ?

Oui, puis je fais aussi de la musique pour la danse, le théâtre, pour le cinéma, je joue aussi avec des musiciens de musiques traditionnelles… Collaborer avec d’autres me fait faire des trucs que j’aurais jamais fait sinon. C’est aussi ça qui m’intéresse, ça m’ouvre des pistes. C’est marrant, quand on s’est connus, Thomas faisait plutôt du rock, moi de l’electronica, et il s’avère que lui est devenu connu dans l’electronica. Et alors qu’au début il détestait tout ce qui était kick en 4/4, là ses derniers trucs sont presque techno, c’est rigolo.

Donc pour Crypto Tropic vous avez une cassette¹ prévue bientôt. Et pour Druc Drac?

Je sais pas si je vais refaire des trucs sous cet alias. Si ça me prend j’en ferai. Mais j’ai plus envie de faire des trucs sous mon vrai nom.
Sinon, actuellement ce qui m’excite, c’est la convergence entre les musiques traditionnelles et expérimentales. Ces dernières années j’ai beaucoup fait de musiques expérimentales, électroacoustique, improvisées, soundscape, etc. Et par ailleurs, ça fait un moment que je travaille avec des musiciens traditionnels, je vais de plus en plus vers le rassemblement de ces pratiques et ça me plaît.

Traditionnelle c’est à dire ?

Musiques traditionnelle d’ici, de France, et plus précisément de par chez moi.

Folklorique ?

Ah non, pas folklorique ! Ça pourrait nous emmener loin cette discussion… La musique folklorique c’est un mouvement qui a figé les choses en disant « c’est comme ça » avec des gens habillés avec des fringues pseudo-typiques, souvent sans aucune réalité historique, et de manière bien souvent caricaturale. Je m’inscrirais plutôt dans la suite du mouvement du revivalisme des années 70, avec tous les gens qui ont commencé à écouter du blues et qui se sont dit « on est en train d’écouter des vieux d’Amérique, mais les vieux chez nous, qu’est-ce qu’ils font ? ». Ils sont sortis de chez eux avec des micros, ils se sont réapproprié tout ce répertoire, de manière vivante.

Est-ce qu’il y a d’autres artistes qui t’ont inspiré dans cette démarche ou c’est plus personnel ?

J’ai d’abord baigné dedans gamin. Bien plus tard, j’ai rencontré Romain Baudoin dans la classe d’électroacoustique de Bordeaux où on était élèves ensemble (c’est aussi là que j’ai rencontré Thomas d’ailleurs). J’ai joué quelques années dans Artús et Romain m’a fait rencontrer Joan Francés Tisnèr, un chanteur et musicien tradi qui compose par ailleurs de la musique électroacoustique depuis les années 70. Quand j’étais ado j’étais fan de sa musique, et je me disais qu’il faudrait ajouter des synthés dessus, etc. Aujourd’hui je joue avec lui, j’ai de la chance. Par exemple on a récemment fait un bal en octophonie (un cercle de huit enceintes est placé autours des danseurs), il y a des diffusions et du jeux en direct, ça me plaît a fond.

Crypto Tropic

Sur le podcast que vous aviez préparé pour le Transient, dans la tracklist on passait des années 40 à 2015 pour repartir dans les années 30, des sauts dans le temps à chaque morceau.

Oui c’est aussi lié à Crypto Tropic, quand on a fait cet album c’était aussi un délire de faire de la fausse musique traditionnelle, faussement exotique, une sorte de jeu.

D’où le « Tropic ».

C’est ça.

Donc tu penses aller plus vers ça à l’avenir ?

Pour le précédent concert de Crypto Tropic à Toulouse j’avais d’ailleurs emmené un tambourin à cordes qui est un instrument traditionnel. Je l’ai pas emmené aujourd’hui parce que c’est fragile et que j’avais peur de l’abîmer dans le train, mais à l’avenir je pense que je vais l’intégrer chaque fois que ce sera possible.

Voire même venir avec des musiciens ?

Je joue déjà avec des musiciens traditionnels dans d’autres projets, mais sur Crypto Tropic ça n’aurait pas autant de sens. D’ailleurs tout à l’heure on parlait du retour au hardware et ce qui s’est passé au début c’était plus « j’ai toujours voulu avoir un modulaire, maintenant je peux, allons-y ».

Ce que je n’avais pas prévu, c’est que ça m’a remis dans beaucoup plus de corps, de geste, et finalement de jeu. Ça m’a aussi amené à plus de simplicité musicale, un rapport plus direct : avant j’accumulais des couches et des couches, les unes après les autres. Au fur et à mesure j’en suis venu à jouer de plus en plus dans l’instant, puis est venue l’idée d’intégrer le tambourin à cordes à mon dispositif… En tirant le fil je me suis mis a apprendre des chansons, etc.

Et là, la dernière étape de ce processus, c’est que je suis rentré au conservatoire de Toulouse dans la classe de musique traditionnelle de Xavier Vidal. On y chante en occitan, (surtout en gascon et en languedocien) mais aussi en arabe et même en français !

Donc si on entend des voix sur la prochaine cassette¹ on saura qui c’est…

Non il n’y en aura pas. C’est plus mes délires a moi. Quoiqu’on fasse, il faut que ça nous excite tous les deux, et Thomas les musiques traditionnelles c’est assez loin de lui, ça peut passer dans une certaine mesure mais pas au point de coller une bourrée auvergnate en plein milieu – alors que ça ne me poserait pas de problème sur un truc perso, au contraire.

En tous cas ce serait surprenant, et t’aurais tes chances sur France Bleu Béarn, ils sont très ouverts.

Mais tu sais que y’a tout un courant, je suis pas le seul hurluberlu dans ce genre de délires ! Vous avez peut-être entendu parer du collectif La Nòvia ? Ils sont passé ici (aux Instants Chavirés), chez Marie Richeux sur France Culture, il en a été question dans les Inrocks, sur The Drone, etc. Y’a une espèce de buzz autour d’eux, et c’est une très bonne surprise pour moi. Ils s’inscrivent complètement dans ce mouvement de convergence traditionnel/expérimental. Faut vraiment que vous écoutiez y’a des trucs super, notamment Sourdure, (qui vient aussi de l’électroacoustique et de l’électronique au départ) ou Violonneuses, dans un autre genre.

Y’avait un morceau de Sourdure dans le podcast ?

Oui, tout à fait. Il joue sur scène avec un synthé, il chante aussi, il joue du violon, il tape du pied. C’est une façon de faire qui est très actuelle et pointue, on est bien loin du folklore.

En tous cas on attend avec impatience de t’entendre chanter en Occitan.

Bientôt !

1. entre temps, ladite cassette est effectivement sortie, et se prénomme Bantu HologramSinon, leur premier opus est toujours disponible chez Le Cabanon Records.

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