Tomonari Nozaki – Triptych | Prisme d’existence

triptychIl était temps qu’on parle de Triptych, ou plus exactement des pièces qui le composent. Rassemblant les six morceaux répartis sur trois EPs parus en début d’année chez les britanniques de Forwind, cette anthologie est le second LP de Tomonari Nozaki à voir le jour chez eux, après un North Palace déjà très délicieux (et un détour par Invisible Birds avec Une Histoire de Bleu, dont je ne dirai décidément jamais assez de bien). Chercheur confidentiel de répétitions imparfaites et trouveur génial de boucles magnétiques qui visent juste, le nippon se situe pour moi dans la lignée d’un William Basinski en puissance, la notoriété et l’exposition en moins. Mais c’est pas grave, car Tartine est là pour parler de musiques que personne n’écoute.

Avec une liste de lecture respectant scrupuleusement l’ordre établi par les EPs Credence, Decadence et Concession, Triptych pourrait très bien se résumer sur le papier à son statut de recueil, n’apportant rien de plus aux auditeurs qu’un objet unique pour trois sorties séparées. Pourtant, sans parler du morceau de clôture inédit (on y reviendra), cette nouvelle union des différentes approches émotionnelles préalables crée une osmose difficile à appréhender auparavant, transformant l’album en un nectar encore plus succulent qu’il n’aurait dû l’être. Croyances, déclin puis compromis se déplient entre harmonies poussiéreuses et tumultes fréquentiels, cousent, décousent et recousent inlassablement leurs liens en proie aux précieux accidents analogiques et autres glissements temporels imperceptibles si chers à l’artiste (dont vous pourrez en apprendre plus à travers son interview donnée il y a quelques mois), et sont sublimés dans cet album à part entière qui chante l’éternité cachée derrière ses boucles restreintes.

Au début, on restera malgré tout tenté de scruter les morceaux un par un à la loupe, tant leurs procédés narratifs diffèrent : voyage entre des nappes aurales envoûtantes, chœurs hypnagogiques nés de l’autre côté du miroir, course perpétuelle d’un train sur un anneau de Möbius ou mélodies de piano chavirées sur les rivages du temps pourront consécutivement suggérer l’évasion dans la somnolence, un bain de lumière immortelle (avec une partie pseudo-rythmique qui marque joliment le coup en milieu d’album), la chasse à la fois infatigable et vaine d’un idéal utopique ou la profonde nostalgie d’une enfance révolue. Cependant, une prise de recul révélera la volonté de Tomonari Nozaki à écrire une seule histoire partagée en sept chapitres, unifiés par une méthode de production analogique qui distille sur l’horizon un brouillard propre aux bandes magnétiques et secoue les trames de l’existence par le grondement des basses fréquences. Triptych semble être une allégorie de la vie, de ses éclats aveuglants et de ses fractures transverses, de ses routines inévitables tout comme de ses rêves qui alimentent la rage d’exister, de ses fragments d’innocence inestimables mais aussi d’autres profondément mélancoliques, tellement nécessaires pour affectionner à leur juste valeur nos plus belles heures.

Jusqu’à ce que vienne enfin (dans la trilogie initiale) le moment immuable du grand départ avec Concession II, qui n’aurait pas pu s’intégrer autrement à l’œuvre qu’en conclusion : d’abord, des strates d’orgues successives s’amplifient mutuellement pour orienter le regard vers les astres, avant que des chœurs mystiques ne les rejoignent et nous encouragent finalement à sauter le pas pour rejoindre le prochain arrêt dans un autre monde plein de promesses. Le réacteur assourdissant d’une fusée virtuelle se met alors en marche, faisant résonner la piste en des proportions absolument épiques dignes d’un film de SF old-school, et nous élevant avec elle vers un inconnu qui ne nous effraie désormais plus, mais qu’on embrasse comme un ami qu’on a attendu depuis toujours. Sacrée taloche acoustique, à placer sans hésiter parmi les plus beaux extraits du genre. Bien que je l’estime comme la finalité parfaite d’une montée en puissance paroxystique patiemment construite depuis 55 minutes, un morceau supplémentaire intitulé Coda ferme la marche de Triptych sur une note bien plus éthérée et mystérieuse, subtilement incertaine, dont les saveurs et les couleurs évoquent une vision d’artiste du paradis imaginaire maintenant atteint, fluctuant, rassurant, intimidant. Pour moi moins pertinent que Concession II comme final, cet épilogue exclusif n’en sera pas moins une superbe fresque du côté obscur de la lune, autorisant une sortie tout en douceur de la bulle où le japonais nous a enfermé 70 minutes durant.

Entre sensibilité débridée et méthodes de production poussées dans leurs retranchements, Tomonari Nozaki ajoute un autre chef d’œuvre à sa discographie presque exempte de défauts, faisant passer sa lumière et la notre dans un prisme en cristal afin d’en détailler toutes les nuances. C’est très beau, et c’est forcément conseillé.

Le digital et un joli digipak en édition limitée sont tous les deux disponibles sur le Bandcamp du label.

Dotflac

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