Aes Dana – Inks | Lacrimosa

Probablement sans le savoir, vous avez déjà entendu des bouts de Inks depuis 2017. D’abord Otherness sur le V/A Polarity, bien sûr paru chez Ultimae Records lui aussi. Si vous nous suivez depuis au moins un an, vous aurez également découvert The Gradual District, contribution d’Aes Dana à la compilation Incoherent Phylogeny 2 dont on ne sera jamais assez fiers. Et, soyons fous, si vous savez qu’on persiste à mener des expéditions punitives radiophoniques un jeudi sur deux (quand il n’y a pas grève) sur Radio Campus Paris avec l’émission Amplitudes, vous aurez peut-être capté il y a presque exactement une année la tranche non-exhaustive dédiée durant deux heures au label lyonnais, durant laquelle une version antérieure à peine différente d’Alep Offset aura fait sa première mondiale publique (et c’est même pas une connerie). Trois compositions plutôt différentes les unes des autres dans la forme, mais dirigées dans le fond vers une seule itération résolument plus profonde et épurée de la musique de Vincent Villuis, promettant une virée portée par et transportant les histoires indélébiles inscrites dans nos chairs, condensant autant toute l’esthétique qu’on lui connaît déjà qu’une ouverture vers le futur d’Ultimae Records, qui fête incidemment ses 20 ans avec la sortie de Inks.

Un titre polysémique qui évoquera de prime abord la calligraphie. La danse d’une plume métallique sur du papier dense au grain épais. Des mouvements faussement stochastiques où les boucles souples, arêtes sèches et autres sauts calculés n’expriment pas autre chose qu’une chorégraphie spontanée dont la finalité n’a encore aucune importance. On observe une certaine rapidité dans cette écriture acoustique, assez inhabituelle pour le catalogue du label, qui semble traduire l’urgence de l’artiste de poser ses idées furtives sur une feuille volante, avant qu’elles ne puissent définitivement s’évaporer dans les propres limbes de son hémisphère cérébral droit ; on le ressent concrètement dans le mélange des étiquettes immédiatement reconnaissable d’Aes Dana, télescopant strates ambient volatiles et échantillons sonores remodelés à divers niveaux dans un fond de drum’n’bass racée quasi-brevetée lorgnant vers la deep techno qui, à l’instar d’un Broken Note démontrant (encore) il y a peu que le dubstep n’est pas qu’une escroquerie monumentale, prouve fermement que ce qui est « deep » n’est finalement pas qu’une imposture prétentieuse camouflant souvent une paresse latente noyée dans la réverbération des basses fréquences.

Ce qui rappellera en conséquence immédiate les propriétés mêmes de l’encre, lourde, dense, liquide et parcimonieusement diluée. Un intermédiaire indispensable pour permettre à l’esprit de se manifester par les mots, s’écoulant avec mesure du réservoir de la plume vers sa surface de destination encore vierge. La progression des écoutes répétées de Inks semble se calquer sur le processus de dépôt de l’encre sur la feuille, où elle restera d’abord bombée en surface, fluide et enveloppante comme la partie inférieure du spectre fréquentiel orientant la découverte du disque. Puis après quelques secondes, ou peut-être quelques heures, elle se fait absorber dans les replis rugueux de la cellulose sèche en une symbiose inévitable, laissant patiemment apparaître des textures invisibles et insoupçonnées auparavant. Le doigt passe sur la surface vectrice des messages qui lui ont été confiés, et il en dessine les moindres creux et reliefs pour construire une cartographie mentale précise des éléments manuscrits à sa disposition, estimant si leur transfert dans le monde physique est suffisamment fidèle à ses exigences. C’est cette seconde étape qui se développe naturellement après plusieurs lectures, où le berceau deep, langoureux et rassurant, se conjugue sans s’imposer aux sculptures sonores luxuriantes du lyonnais. Glitches intriqués, enregistrements de terrain métamorphosés, séquences rythmiques fracturées, le spectre de l’IDM n’est jamais loin et la production de lapidaire accordée à Inks étoffe un macrocosme déjà très léché en un nouvel univers aux richesses inespérées.

Un univers, comme celui de la calligraphie intransigeante (et du splendide digisleeve d’ailleurs), fait de noir et de blanc avec toutes leurs nuances entre les bornes qu’ils forment, mais sans aucune couleur. Un choix logique pour un album dont le sujet, au-delà de la beauté humble de l’art scriptural, s’échoue sur le fond agité des histoires qu’il raconte. Et quoi de mieux que des niveaux de gris pour exacerber les contrastes et écarter les distractions ? Pour retenir l’essentiel et se débarrasser du superflus ? Un peu comme les souvenirs gravés à jamais dans nos circonvolutions les plus impénétrables : ce ne sont pas les détails de ces instants volés qui nous reviennent en tête lorsqu’on se remémore un moment particulier, mais les émotions qui y sont associées. Et notre progression inexorable sur les routes chahutées de l’existence le démontre invariablement, il suffit d’essayer de se rappeler de notre adolescence, de notre enfance, et de se rendre compte que la synthèse de nos réminiscences les plus claires de ces époques si distantes se résume souvent à l’état d’esprit dans lequel nous étions alors. C’est ce postulat simple qui rend Inks si facile d’approche, malgré sa complexité de composition indéniable : il conte différents chapitres d’une vie unique, celle du musicien, mais leur résonance universelle dans chacun de nos chemins respectifs est une évidence.

Une fois cette réflexion faite et assimilée, on pénètre le disque autant qu’il nous pénètre lui aussi, dans une danse ralentie des éléments, faisant émerger sans douleur les fondations les plus souterraines de notre identité. Celles dont nous sommes fiers. Celles que nous chérissons. Celles que nous ne pouvons nous retenir de parfois regretter, et d’autres qui nous ont arraché une part de nous-mêmes comme rançon d’une maturité indésirable et d’une innocence volée à jamais. Chacun verra donc un reflet différent de ses trames intimes dans les morceaux de Inks, et sera libre d’en réinterpréter les harmonies fragiles peuplant ses 83 minutes. J’y perçois personnellement un sound design aux intentions circulaires, inspirant et expirant à chaque seconde pour établir un cycle alimenté par les vibrations de nos cordes originelles, souhaitant distancer le passé et aspirant à rattraper le futur en une boucle qui se rééquilibre toute seule. L’omniprésence des flottements ambient et leur aisance à déployer une scène panoramique vertigineuse semblent servir d’étapes de contemplation, des pauses existentielles sans étalonnage pour prendre le temps de considérer l’instant présent dans la paix, en faisant abstraction de la charogne des peurs ou de l’opportunisme des doutes. La récurrence de samples à la temporalité inversée murmure une volonté de changement interdite par l’attrition, un combat qu’on sait éternellement perdu d’avance face à une trotteuse invariablement unidirectionnelle, mais un besoin viscéral de se battre pour prouver que l’on existe plus loin que les barrières qui nous sont imposées. Dans notre chasse aux souvenirs, les rythmes essentiellement asymétriques émuleront la progression des rêves, remémorés par bribes, avançant dans des référentiels temporels et spatiaux à écoulements variables avec un naturel désarmant. Accélérations et décélérations, confort et bousculades, euphorie solaire et spleen pénombreux. Un exercice de funambule tendu sur sa ligne de vie, toisant sans sécurité les abysses faméliques n’attendant qu’une erreur de sa part pour l’engloutir d’un trait, mais songeant invariablement aux trésors suspendus dans les cieux qu’on lui a appris à convoiter sans les jalouser.

On sera alors touché par l’évolution cathartique de l’ouverture éponyme, de son charme atmosphérique jusqu’à son paroxysme downtempo cristallin et onirique, voyage initiatique aux frontières de la raison pour nous pousser à les franchir. On absorbera l’esprit lunaire singulier de l’insaisissable The Gradual District, encourageant à l’évasion déprogrammée et incontrôlable du quotidien. On continuera porté par l’ambivalence d’un Peace Corrosion, étiré entre des pads hypodenses et une énergie bien plus frontal, cachant à peine son désir de briser nos derniers remparts de raison pour succomber au pouvoir narcotique de nos émotions refoulées. Climax immanquable durant le dancefloor-compatible Otherness, aux pulsations antigravitationnelles appelant à la communion avec le beat en écartant toute perturbation parasite ; une fusion ontologique libératrice, vectrice d’énergies inconnues mais si invigorantes de rage de vivre. L’introspection instable de Transparency Syndrome, tendu et frénétique jusque dans les tréfonds de ses mélodies éphémères, reflétera un choix à faire au pied d’un mur infranchissable, avec toute l’appréhension provoquée par l’éventualité d’une erreur irrévocable. Le sentiment d’impuissance transpirant de chaque pore d’Alep Offset semble chercher l’absolution dans un hommage épidermique à ces existences anonymes, décalées géographiquement mais dont la proximité spirituelle se meut en une leçon percutante d’empathie.

Point d’orgue personnel, Ashen brille d’une lumière extraterrestre aux retentissements inouïs. Lignes synthétiques à la mélancolie ravageuse, inversion aléatoire des perspectives, modulation cinétique permanente… Les notes d’un piano se réfléchissent dans un miroir brisé où l’on cherche à effacer des afflictions imputables ou non à notre personne, puis la constante du temps si importante dans les travaux d’Aes Dana impose alors sa mécanique inflexible, nous apprenant à ne plus nous battre contre le passé mais à l’accepter pour en rediriger les remous vers l’aval en une onde de progression salutaire. Les déflagrations texturales durant les ultimes minutes finissent d’éroder la psyché dans une douleur salvatrice afin d’entamer une renaissance nourrie par nos propres cendres. L’histoire d’un phénix solitaire au plumage de tristesse mais au cœur insoumis. Un manifeste lacrymal et habité, expression dévastatrice des blessures intimes qui ont forgé les engrenages les plus robustes de notre âme tout en en rongeant les bordures, en un rappel tenace de la dualité de notre destin. Les plaies béantes d’un colosse de granite qui n’oublie pas qu’il marche avec des pieds en argile sur une route imprévisible, les utilisant comme leçon pour anticiper les prochains obstacles, mais gardant à l’esprit qu’un faux pas agrandira des cicatrices qui ne se soigneront jamais réellement.

C’est là que se trouve la force de Inks, dans l’universalité de ses confessions, et sa capacité à y imprimer notre propre vécu pour se l’approprier à notre manière. Et en conséquence, on ne peut s’empêcher de ressentir qu’Aes Dana arrive aussi à lire en nous comme un livre ouvert, mettant à jour nos chapitres les plus nobles et les plus dissimulés, les plus heureux et les plus redoutés. Une tentative pour faire réaliser qu’un centre d’équilibre est impossible à identifier sans au moins deux points opposés et équidistants. Que c’est toute cette complexité intrinsèque qui nous rend si riches. Une invitation muette à s’exposer sans honte pour compléter un cycle et surtout en débuter un autre, plus loin, plus grand. Extraordinaire.

Évidemment, l’objet physique proposé par les lyonnais est superbe. Vous pouvez déjà obtenir le CD, et si vous êtes du genre patient, le double vinyle arrivera d’ici mars 2020.

Dotflac

5 Commentaires

  1. F5

    ouah! Le son est exceptionnel,méticuleux,je reste à l’affut de chaque détails
    Je savais pas que mes enceintes.étaient si bonnes

    • Et bien qu’une écoute sur système ouvert laisse respirer le spectre sonore dans l’espace, une écoute sur un bon casque transporte sur une autre planète remplie de ces détails-là.

      On peut dire que cet album est bien produit.

  2. Benzo

    je pensais moi aussi me le déguster sur enceinte mais je réserve ma première écoute à mes intra-auriculaires…..merci pour la chronique.

  3. Pingback: Merci 2019 | Tartine de contrebasse

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