Caterina Barbieri – Patterns of Consciousness | Pixelated heart

On connaissait un peu Caterina Barbieri après son premier album paru chez Cassauna en 2014, posant déjà les bases de ses pérégrinations artistiques à base de bricolages analogiques et de hardware réduit. On a également découvert d’autres facettes de son talent en duo avec Kali Malone sous le nom Upper Glossa, au Berlin Atonal l’année dernière, renforçant tout le bien que l’on pensait d’elle et lui prédisant un avenir ouvert et certainement digne d’intérêt. Je ne vendrai donc pas la mèche vu que vous avez lu le titre de cette chronique : Patterns of Consciousness est une superbe œuvre de l’italienne, qu’un Alessandro Cortini philanthrope semble avoir décidé de prendre sous son aile ; plutôt logique comme ces deux larrons du Buchla jouent dans la même cour, me direz-vous. Et puis, un parrain pareil, ça ne se refuse pas.

On décodera dans cette double-galette plusieurs visions complémentaires d’une certaine idée de la dualité. La plus évidente sera peut-être celle visible littéralement dans les titres des différents morceaux et qui aura sa traduction dans deux univers sonores explorés alternativement : chaque moitié emplie de fulgurances nous piquera précipitamment et inlassablement de ses ondes triangulaires pour s’étaler sur une toile en un pixel-art haute résolution, tandis que leurs jumelles bien plus ambient feront l’éloge d’une certaine contemplation lente et mesurée des tableaux alors réalisés. Chaque face semble d’ailleurs fonctionner en miroir : sur la face A, on ressent alternativement une curiosité vivace et une torpeur de l’inertie, puis une frénésie créatrice équilibrée par un INTCAEB à la mélancolie se siphonnant somptueusement dans le néant, ou encore la force de frappe relative dans Scratches on the Readable Surface se délitant en briques élémentaires dans son pendant crépusculaire. L’autre dualité que l’on ressentira un peu plus à chaque écoute, c’est celle de la simplicité apparente des sons. Pourtant, malgré les contraintes que Barbieri s’est fixée dans son processus de composition, les mélodies procédurales impriment un mouvement unidirectionnel sans à-coups, laissant les variations de timbre et de texture tracer leur propre chemin, trouvant dans leurs séquences algorythmiques des schémas que seul un certain degré de liberté donné aux accidents peut tirer à la surface. Un postulat enraciné dans le minimalisme qui se synthétise en de nouvelles branches aux contours maximalistes.

De ces constats palpables, on pourra décliner une potentielle infinité d’interprétations, la plus évidente étant celle avancée par le dossier de presse de la sortie. Les schémas prédéfinis créent leurs propres univers à partir des règles imposées par l’artiste, une liberté contrôlée qui a pour but de questionner le rapport entre son et (in)conscience, de définir l’impact que ces versions des morceaux ont sur le psyché, et d’imaginer ce que toutes les autres itérations non-retenues ou pas encore générées auraient pu suggérer à ses auditeurs. Personnellement, je vois Patterns of Consciousness comme des êtres sentients absorbant dans leurs schémas internes la frénésie aiguisée et les tensions inévitables de la vie en surface, le stress inhérent à la société nous accueillant au quotidien, la course à la performance qu’on s’impose dans un désir qu’on ne sait même plus expliquer. Mais on aperçoit dans les morceaux siglés l’autre côté du miroir, une plongée à plusieurs mètres sous le niveau de la mer où l’agitation du monde est un écho à peine perceptible, où rien ni personne ne pourra ou ne saura nous affecter tandis que l’on se noie dans la solitude et le silence, qu’on se fait bercer par le flux et reflux des vagues par-delà la voûte aquatique. Même les titres des morceaux s’affranchissent de leur signification afin de ne garder que l’essentiel pour les identifier, laissant libre cours à nos désirs pour leur attribuer un sens nouveau et exclusif à notre personne. Une dualité de l’Homme actuel, vulgariserai-je (ou oserai-je vulgariser), forcé d’appliquer une pression contre nature sur ses propres épaules, peut-être dans un lointain plaisir masochiste et probablement dans une envie éternelle de rentrer dans le moule. Mais heureusement pour lui, il sait trouver des territoires isolés dans lesquels se ressourcer, oublier le présent et se rappeler que s’avouer vaincu pour reprendre son souffle n’est pas une faiblesse mais une preuve de raison, et que pleurer n’est pas un tabou mais une démonstration d’humilité. Et il arrive à retrouver l’équilibre, même temporairement, pour se relever et affronter ce monde qu’il persiste à croire meilleur qu’il ne l’est en réalité. C’est aussi pour cela que je n’ai pas encore parlé de la conclusion de l’album, très aptement nommée Gravity that Binds et reliant dans ses 16 minutes méditatives le meilleur des deux atmosphères sondées dans Patterns of Consciousness, entre puissance intrinsèque et relaxation énergisante. De l’eau qui dort dans un océan qui attend la tempête, mais ne s’éparpillera jamais assez pour perdre sa cohérence.

Et c’est donc sur cette fin des plus Cortiniesque qu’on quitte un album plein de qualités. Véritable numéro de funambule sur plusieurs niveaux de lecture, je ne m’imaginais pas aimer un jour autant un exercice mélangeant les mots « minimalisme » et « modulaire ». Caterina Barbieri offre pourtant une démonstration de ses talents dans un domaine de plus en plus vulgarisé lui aussi, sous forme d’exploration des antipodes et de recherche d’un centre de gravité. Et prouve au passage que le domaine n’est pas réservé aux mecs à lunettes portant des T-shirts geeks. Chapeau l’artiste.

Digital par ici, double vinyle par . Hop hop hop.

Dotflac

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