Berlin Atonal 2016 | Life cycle of a massive factory

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L’équipe de Tartine de Contrebasse s’est rendue au complet à Berlin pour l’Atonal 2016, qui se tenait du 24 au 28 août. Malgré une programmation hétérogène et globalement moins séduisante qu’en 2015, on a vu pas mal de trucs très biens qu’on a voulu partager avec vous, et même un peu de franchement mauvais qui méritait bien une descente en règles. Les « lives » de première partie de soirée y sont très majoritairement représentés au détriment des très nombreuses prestations « after » des autres petites scènes alentours (Ohm, Trésor, Globus, Null Stage), qui auront conduit nombre de festivaliers jusqu’au petit matin (voire plus), mais auxquelles nous n’auront assisté que très ponctuellement. Suivez-nous donc pour ce reportage improvisé en terres germaniques, au cœur de l’ancienne centrale électrique du Kraftwerk, réhabilitée en une cathédrale de béton parfaite pour accueillir le festival.


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Rashad Becker + Moritz von Oswald present Fathom

On va pas vous représenter Rashad Becker, ça va, vous êtes globalement au courant. C’est donc avec autant de respect pour son travail de mastering que d’inquiétude pour ses performances live que l’on sait parfois poussives, que nous avons donc posé nos augustes fessiers devant la casquette de punk de Rashad, accompagné de Moritz von Oswald et son gros piano. On va la faire courte, si vous n’aimez pas Rashad Becker en live (et ça se comprend), c’était pas aujourd’hui que ça allait changer. Mêmes gimmicks, mêmes textures reconnaissables entre toutes, même signature, même obnubilation maladive pour le grain, qui oppresse toute autre forme de musicalité. Rashad fait toujours fi des rythmes, n’en a cure des nappes, s’en paluche de la narration, et son sens de l’ensemble est proto-inexistant. Reste que l’un des plus grands maîtres en mastering est un créateur de textures hors pair, un pur magicien de la machine, et que ses sonorités restent uniques. Certains restent cois devant cela, d’autres trouvent ça chiant à mourir ; personnellement j’aurais bien aimé avoir l’avis du pianiste, je me souviens que moyennement de son rôle dans toute cette histoire.

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Scott Monteith presents Qawalli Quatsch

Le temps de nous familiariser avec l’ampleur des lieux qui allaient nous accueillir au cours des cinq prochains jours, ce n’est qu’en cours de route que nous attrapons le live de Scott Monteith sur la Main Stage. Depuis le bas de l’escalier, ça sonne déjà pas mal. On se dépêche d’aller s’installer, et on déguste. Positionné clairement au rayon ambient, on plonge néanmoins quasiment dans un drone obsédant et imperturbable. Douce et sans accrocs, la musique est minimaliste et joue le jeu de la simplicité, tout comme le visuel, sur lequel nos yeux restent accrochés bêtement comme devant une lampe à lave, projetant alentours ses volutes colorées, lentes et hypnotiques. On se laisse chaluter, passifs, durant le reste de la prestation, avalant avec plaisir les harmoniques les uns après les autres, mise en bouche parfaite en ce début de festivités qui s’annonçaient chargées. Mise en bouche écourtée par notre manque de ponctualité, certes, mais rassurante malgré tout.

Russell Haswell

La scène Null, sous la scène centrale, est une antre de béton bien plus anxiogène que sa comparse de 36 mètres sous plafond du premier étage, et son écran monumentalement vertical. Sur la Null, l’arrivée se fait sur le côté, et l’agencement des pylônes en béton renforcent l’idée de pénétrer dans une recoin un peu bâtard. Ajoutez à cela Russell Haswell, et vous avez tout de suite une belle allégorie de l’antichambre de l’enfer. Mise en scène minimaliste, lumières quasi-inexistantes, espace réduit, fumée partout, justice nulle part. On se met à l’affût entre le bar et un pilier, seuls liens concrets avec le monde réel, et on attend la tempête qui vient. Comme on connaissait pas, on a forcément mangé. Russell Haswell sert un noise violent, aigre, complètement dépourvu de rythme, de cohérence, et de répit. Violence pure, anarchie, stochasticité, égorgement de dauphin à l’épluche-légumes sont les quelques visions que le seul chroniqueur encore vivant à ce moment a pu ramener de ce purgatoire made in Haswell. Ah si, son short mémorable, aussi.

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PITA

Peter Rehberg est peut-être le patron des fameuses Editions Mego, il n’en reste pas moins aussi le géniteur d’une performance aux Présences Électronique qui m’avait laissé comme une crampe à la mâchoire. Fallait essayer de comprendre. Comprendre pourquoi et comment ça avait été une telle tuerie. Alors évidemment la prestation était fort PITA-esque, presque attendue, mais vraiment pas à pâlir devant le souvenir des flots spatialisés du GRM. Surtout, le live était plus adapté à l’architecture du jour : toute la palette sonore de PITA, si organique, grouillante et suante lors des Présences Électronique, s’est muée en un mur de noises minéraux, beaucoup plus froids et grinçants. Finies les images de pourritures et autres truchements d’insectes nécrophages, place à une falaise en approche frontale, sur laquelle on va venir se racler la gueule pendant une heure, histoire de bien observer de près toutes les aspérités et autres fissures de mica. Rien à voir avec Russell Haswell et ses silences de mort avant ses coups de couteaux rouillés, ici l’espace sonore est plein et en mouvement constant, oppressant jusqu’à un éclatement, une libération, qui ne vient jamais. On reste comme des cons entre les forces telluriques. Le lieu aide aussi beaucoup.


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Yves de Mey

Première claque d’une série de perfs qui allaient s’enfiler comme des perles sans prévenir lors de cette lourde journée du jeudi 25 août, le belge Yves de Mey entamait donc les hostilités dès 20h. De sa discographie, nous connaissions quelques bribes, disons les plus récentes, mais de sa prestation scénique, rien. Autant dire que nos oreilles, encore presque fraîches de la veille, en ont eu pour leur prix. Aussi implacable que sereine, la musique d’Yves de Mey remplissait la cathédrale de béton du Kraftwerk comme rarement au cours de ce week-end pourtant chargé. Les pulsations lentes de son indus downtempo semblaient avoir été conçues pour ce lieu démesuré. Illustrées d’un jeu de lumière sobre et sans prétention (point d’A/V ici), c’est les yeux fermés que nous semblions entendre cette usine reprendre vie. Béton, acier, turbines. Et nous, au milieu. L’alliance de la froideur industrielle et de la chaleur vitale des battements qui pulsent au travers de cet organisme éphémère sont d’un effet prodigieux. L’unanimité fut rare durant le festival, mais on l’aura tout de même croisée avec Yves de Mey.

Upper Glossa presents Fundament

Composé de Caterina Barbieri et de Kali Malone, nous ne connaissions le duo Upper Glossa qu’à moitié, en l’occurrence la première. S’agissant (comme pas mal d’autres prestations) d’une première mondiale, il nous aurait été difficile de savoir à quoi nous attendre. Nous espérions secrètement avoir droit à du grand Barbieri, mais de toute évidence il valait mieux balayer nos espérances pour laisser place vierge et mieux recevoir ce live Fundament. La faute à un début relativement chiant, nous décidâmes de lever nos culs de cette estrade franchement fesse-friendly et d’aller se balader un peu, histoire de capter les frimousses sur scène et ce qui s’y trame. On comprend tout à fait l’ennui qui pouvait naître depuis le fond de la salle, confronté aux nappes étirées à l’extrême, aux accords de guitares crus que séparaient de trop longues secondes. Mais il fallait voir ces deux femmes, aux gestes aussi lourds que les nappes qui les entouraient, se répondant avec précision dans une communication éthérée et presque confidentielle ; il fallait tâter de ses yeux la concentration, la tension et la lenteur pour comprendre réellement les notions de temps et de rythme qui s’effacent, avant de s’abandonner à l’abstraction pure, ne laissant subsister que les timbres et les textures qui se succèdent. Leur conversation terminée, elles reposent leurs guitares et Caterina Barbieri reprend son synthé. Ondes, oscillations, minimalisme, polyrythmie. Le set semble se parer d’une métronomie, mais celle-ci demeure indéchiffrable et imprévisible. Le jeu se prolonge dans cette espace aux contours flous, entre géométrie incohérente et bourdonnement impassible. Et nous laisse finalement pantois.

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Mika Vainio + Daniel Pflumm

Bien se placer pour la prochaine présentation n’était pas la seule raison de se trouver sur la scène principale à 23h en ce jeudi, on ne pouvait juste pas manquer un live A/V de Mika Vainio. Que ce soit ceux qui le suivent depuis peu ou d’autres qui connaissent ce vétéran d’abord à travers Pan Sonic, on imaginait que le finnois nous servirait respectivement une sauce à la Kilo ou bien à la Gravitoni, mais ça aura plus été son tempérament ambient minimal qui se sera affirmé ce soir. Pas vraiment de déception pour autant, on a droit à un Vainio fidèle à lui-même, utilisant à l’envi son hardware habituel pour démontrer qu’il est toujours aussi à l’aise en gymnastique arythmique, jonglant avec quelques matraques qu’il lance à l’audience sans aucune pitié, s’enfonçant sans prévenir dans des silences insondables et un minimalisme dans sa forme la plus pure, réalisant des grands écarts fréquentiels à l’aise, à peine ternis par les quelques larsens pernicieux d’un feedback qui s’avoue vaincu face à son adversaire à la console. Seuls les visuels à côté de la plaque nous laissent réellement désabusés, basés sur des timelapses de paysages anodins. Mika Vainio, ça ne nous évoque pas vraiment des cumulus sur fond de ciel bleu ou une flaque d’eau agitée par le vent, mais c’est peut-être que nous hein. Bien qu’on n’a pas obtenu ce qu’on voulait profondément, la perf était plus qu’honorable et se savourait tranquillement avec un maté cheapos à la main. Après tout, minimaliste jusqu’à la chiantise ou pourvoyeur de scuds en règle, Vainio reste d’une cohérence soutenue à bout de bras par une palette sonore identifiable entre toutes.

Roly Porter + Marcel Weber (MFO) present Third Law

L’une des attractions du festival qui nous a quasiment vendu le ticket à elle toute seule, c’était le live A/V par Roly Porter et Marcel Weber. C’est un euphémisme de dire qu’on attendait beaucoup de cette performance après la dérouillée que nous a flanquée Third Law en janvier, et on se préparait à clore ce jeudi en apothéose. On s’est trompés : nos espérances furent dépassées. Snobant une partie des morceaux plus « calmes » de son dernier album, le britannique nous offre un set intelligent et sans aucun compromis, attaquant frontalement avec les tueries 4101 et Mass dans un Kraftwerk qui semble se fissurer sous la pression démente des parties antirythmiques et des murailles sonores implacables. Derrière les artistes, l’écran géant projette des paysages minéraux baignés de particules élémentales réagissant aux variations d’amplitude et de fréquence de Roly Porter, nous rendant témoins éphémères de la renaissance d’un monde stérile balayé par les vents solaires, dans un esprit sci-fi complètement en raccord avec Third Law. Obnubilés par cette présentation, on redescend momentanément sur terre lorsqu’un message adressé directement à l’audience paraît sur l’écran, nous demandant de faire confiance à Weber et Porter et de fermer les yeux tandis qu’on reconnaît avec délectation l’introduction de Giant, tirée de Life Cycle of a Massive Star. Coïncidant avec le climax du morceau, une stimulation lumineuse intermittente sature tout l’espace du lieu et nous révèle donc enfin ce qui se cachait derrière cet « effet Ganzfeld » décrit dans le programme du festival. Les intenses flashs blancs tricotent avec nos neurones et transforment les séquences stroboscopiques en un imaginaire abscons derrière nos paupières, qui sont tout aussi impressionnantes à observer lorsqu’on se risque à ouvrir les yeux pour se souvenir de cette scène submergée par un feu ardent et surréaliste. Un show colossal de la part des deux bonhommes, qui a marqué l’Atonal au fer rouge de sa supernovae sonique, et dont on n’est pas peu fiers d’avoir été témoins.

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Raime

Après la mandale Roly Porter, c’était le cœur léger que nous nous dirigeâmes vers la scène Null pour une petite fin de soirée pépouze, tout en sachant que rien ne pourrait surpasser ce qu’on venait de voir. On avait eu des échos mitigés sur les Raime, encensant le premier album, démontant le deuxième ; ne les connaissant pas, on avait pas plus d’avis que ça. On fut surpris de trouver un duo à l’énergie fiévreuse et s’échinant avec moult sueur et sébum à sortir un son âpre et grinçant de leur batterie et guitare. Et au final, ça fonctionne plutôt bien. Lente, puissante, à la rythmique simple mais entêtante, on se laisse glisser avec un plaisir non dissimulé sur les vagues électriques et amères qui remplissent la salle. C’est cru, et finalement c’est assez couillu de proposer un tel live dans l’antre du tout-machine.


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Jonas Kopp + Rainer Kohlberger present Telluric Lines

On arrive en retard en ce troisième jour, et on se pose juste à temps sur l’estrade pour le projet Telluric Lines à 21h. On ne s’épanche pas sur les artistes dont on connait queue de chie, et on ouvre nos chakras pour réceptionner les vibrations primordiales de Jonas Kopp et Rainer Kohlberger. Les visuels prometteurs entraînent progressivement la foule dans une expérience extra-corporelle, catalysée par l’installation lancinante de strates sonores fluctuantes. D’une progression inflexible, la théorie de la discorde exposée par les deux gars paraît émerger dans les cieux cristallisés en fréquences aiguës, déposant une couche de givre sur la peau pendant le transit, et translatant verticalement vers des failles souterraines suffocantes en parallèle du glissement des drones aux infras vrombissants. On se laisse également hypnotiser par les projections génératives aux airs de ferrofluide cherchant incessamment une stabilité illusoire, et dont les mouvements imprévisibles dessinent tout ce que peuvent imaginer des esprits tordus comme les nôtres. Voyageant de panoramas macroscopiques et oxygénés à des enclaves géologiques invisibles, les lignes de métal liquide finissent par se mélanger, se superposer et ultimement se flouter en fumerolles de simili-éruption volcanique, tandis que les 15 dernières minutes du live invitent des rythmes pour une phase de transe collective et une fin en apothéose. Même quand les lumières se rallument et que les applaudissements démarrent, le cerveau reste envoûté par ce Telluric Lines délectable.

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Orphx + JK Flesh

Gros noms qui vendent du rêve quand on parle de live, Orphx qui présentait en exclusivité sa collaboration avec JK Flesh, rien que ça. Pas de tergiversations, on rentre très vite dans le sombre monde de techno industrielle que le duo canadien a fait sien depuis belle lurette, enrichi par la patte plus abrasive d’un Justin K. Broadrick en pleine forme. Pour la première fois depuis le début du festival, l’intégralité du public se lève et danse sur un set à faire accoucher une vierge, comme un troupeau de zombies transcendés qui ne peut résister à l’appel du beat sous des lumières fluctuantes, baignant le lieu d’une atmosphère mystérieuse et particulièrement prenante. Les sonorités reconnaissables de Christina Sealey et Rich Oddie, à base de rythmiques désaxées, de techno troglodyte et d’impros analogiques inspirées sont complétées à merveille par le toucher rugueux et rouillé d’une des deux moitiés restantes de Godflesh. L’osmose entre les trois artistes est palpable, et on prend un plaisir infini à se dandiner pendant plus d’une heure sur un enchaînement de morceaux impeccables et à voir Broadrick défourailler dans le micro et tweaker comme un diable aux côtés d’Orphx, qui prouve que la qualité de ses live n’est pas qu’une légende urbaine. On aurait quand même apprécié d’entendre un peu plus la glotte de celui qui reste l’un des hurleurs les plus mythiques encore en vie. Armé d’un jeu de lumières et de fumigènes simple mais puissant, le Kraftwerk bout, colossal, pour l’une des prestations les plus indus de l’édition 2016.

UF (Kerridge + OAKE)

Pas le temps de se remettre de Orphx + JK Flesh, on enchaîne directement avec UF, une collaboration exclusive à l’Atonal qui est née en 2014 et revient cette année pour en remettre une couche. On connait bien Samuel Kerridge, l’agitateur insatiable et incontournable de la scène techno actuelle qui nous a encore mis une belle branlée avec son récent Fatal Light Attraction ; on connait moins bien Eric Goldstein, une des deux moitiés de OAKE, mais un rapide coup d’œil à la discographie du duo et son affiliation à des maisons telles Downwards, Stroboscopic Artefacts ou Noiztank nous indique que les deux gars vont se comprendre sur scène. Répartis chacun sur une table agencée telle une proue de brise-glace prête à perforer le public quant les diesels se mettront en marche, le live débute sur un échange sonore tendu entre les artistes, annonçant un piétinement imminent de nos esgourdes. Et en effet, il ne faut pas longtemps pour que les gimmicks de technoise lente et asphyxiante de Kerridge se matérialisent, dépeignant dans le Kraftwerk des paysages dystopiques à souhait et offrant une musique dont la noirceur effraie probablement même les ténèbres ; certains évoqueront des caractéristiques du Vainio comme on l’espérait la veille, plus proche des coups de caténaires bandés de Pan Sonic que du minimalisme de Ø. Les textures rouillées et épidermiques rappellent des friches industrielles brutalistes en niveaux de gris, chaque manifestation rythmique est comme un puits de pétrole qui martèle inlassablement le sol pour en extraire son encre épaisse et la laisser s’infiltrer dans nos entrailles. L’ambiance est anxiogène au possible, et devient électrique quand un OAKE surexcité saute sur les tables de mix pour cracher ses poumons dans le micro : on n’était pas loin d’un body slam, mais les auditeurs étaient trop occupés à s’étouffer avec la tartine de gras sur tranche de cendres servie par UF pour assurer la manœuvre. Si la prestation scénique digne d’un Steve Aoki sous amphets n’a clairement pas fait l’unanimité (ni dans le public, ni dans le tartinecrou), la partie la plus noise-phile des six mains qui rédigent cet article ne peut que s’onaniser sévèrement devant le retournage complet de cette scène qui sentait parfois jusqu’ici un peu trop l’ambient de hippie. Putain, ça fait du bien de voir ce vestige monumental d’une ère industrielle qui fait désormais partie du passé, enfin habité par un son qui sait le remplir, et chercher les limites de son espace par la violence. Seul regret : avoir fait passer JK Flesh pour un bisounours.

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Croatian Amor presents Love Means Taking Action

Une petite tête flanquée derrière son laptop, une plante verte, un visuel de GIFs mêlant entre autres Le Cinquième Élément, Counter-Strike, une publicité pour la vodka Belvedere sur-réutilisée ad nauseam (et dont le slogan « Know the difference » est assez drôle, en y repensant dans le contexte) et Ghost in the Shell, puis surtout trois clampins (deux mecs et une nana), immobiles durant l’intégralité du set, semblant sortir tout droit d’une pub pour United Colors of Benneton, c’est l’apologie du pop-normcore grandeur réelle. Quand on relit l’intitulé du live et qu’on voit ce qu’il se passe sur scène, on se dit que, décidément, l’amour c’est vraiment pas facile à l’ère du tout numérique. Exceptée la mise en scène pseudo-romantico-post-moderne qui, vous l’imaginez bien, aura laissé de marbre certains d’entre nous et fait sortir d’autres de leurs gonds, nous restait donc guère que la musique pour éviter de fuir ; et encore, c’était pas gagné. Allant chercher ses inspirations tant du côté des plages monochromatiques d’un ambient synthétique que dans la mode du collage nuageux de la scène vaporwave, Croatian Amor réussit néanmoins le pari de ne pas tomber dans les écarts caricaturaux d’une posture post-internet tirant son originalité d’une philosophie faussement punk. Exceptée la mise en scène donc, la performance ne semble rien vouloir prétendre de particulier, et l’on se prend au final à apprécier. Les nappes se superposent, et le montage sonore prend juste ce qu’il faut d’expérimental pour être intéressant. Les successions d’ambiances sont imprévisibles, et leur déroulement procure à ce live un aspect hautement narratif, à l’instar de ce que l’on peut trouver dans certaines musiques concrètes. Un live un peu à part, qui pourrait sembler dénoter à ce stade du festival, mais qui participe néanmoins à l’aspect volontairement hétéroclite de sa programmation, et donc aussi à son intérêt.

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Death in Vegas presents Transmission

Après Croatian Amor, on pensait vraiment remonter la pente de la hype et du plaisir, même difficilement. Mis en premiers dans la description en ligne des artistes présents durant ces quelques jours, on attendait forcément un truc grand de Death in Vegas, qui avaient un peu portés les débuts de la promo de l’Atonal 2016 avec Roly Porter sur la grille de programmation. Assistés de Sasha Grey qui est également créditée dans leur dernier disque Transmission, c’est incrédules mais curieux que les tartineurs que nous sommes étaient venus assister à cet A/V, sans attentes ni préjugés particuliers. En résumé, il sera difficile pour nous de vous livrer un bon compte-rendu de cette prestation, vu que le plus résistant d’entre nous a tenu 15 minutes avant de partir la queue entre les jambes. Après la leçon par Orphx + JK Flesh et UF la veille, la descente est très difficile en ce samedi. On discerne des relents synth-pop pouet-pouet, du 4×4 métronomique plus plat que le cul de Miley Cyrus, et au milieu de tout ça les gémissements inintelligibles de Sasha Grey, dont les pas de danse sous kétamine étaient filmés par trois caméras opposées pour nourrir le V de A/V. On aurait dit un mélange entre un placement de produit pour les baskets Nike et une mise intégrale sur les courbes de la dame pour maintenir les gens éveillés ; plutôt ironique quand on connait son passif et sa volonté de le dépasser, mais à ce stade là, on n’en était plus à un fout(r)age de gueule près. Pour ne rien arranger, les problèmes techniques se succédaient, interrompant régulièrement le son et les lumières comme une métaphore de l’agonie ambiante. On a donc profité d’une pause pas si indésirable que ça pour s’éclipser en d’autres lieux potentiellement plus accueillants.

Andrea Parker

Suite à une soirée fortement décevante pour une partie de l’équipe de Tartine, certains se ruèrent vers le Ohm avec ce fol espoir qu’Andrea Parker vienne les sauver de la déchéance et de la supercherie qui dominaient jusqu’ici les débats. On trouva l’enceinte comble, et la salle de bain fut transformée en hammam. Ambiance poisseuse de club, frottements et postures, ventilateurs et gin tonic, plafond bas et lumière crue. La patronne de Touchin’ Bass enchaîne sans prétention une bass music lancinante, forcément club-compatible, mais jamais dans la facilité. Pendant deux heures et demi, on se délecte de ses écarts flirtant avec le hardcore, ou lorsqu’elle s’aventure sur les terres de Kerridge ou de Roly Porter. Tout tombe juste, et s’il arrive au chroniqueur suant bière et sang pour l’amour du report d’avoir des moments de creux sur quelques touches de grime à la Clarity, chaque morceau semble trouver une place naturelle dans la cohérence d’Andrea Parker, qui rappelle avec tranquillité que le clubbing a encore quelques lettres de noblesse. De quoi nous réconcilier quelques temps.

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Bergstrand + Hysteria

Le dernier tartineur s’est quant à lui retrouvé avec un rescapé de ce samedi au Tresor, qui accueillait à ce moment-là les DJs Bergstrand et Hysteria, histoire de voir cinq minutes à quoi ça ressemble avant de partir pour de bon. Point de salle de bain ici, on descend les escaliers comme on irait se réfugier dans un blockhaus imprenable. Avant même de pénétrer les lieux, un long corridor éclairé de manière intermittente par des flashs froids conditionne le mental pour la suite, alors qu’on perçoit déjà les basses fréquences transmises au loin par le béton armé. Une fois entrés, l’architecture étroite de la salle, couplée à la musique expansive, donne la sensation étrange que le son ne provient pas que de la table de mixage enclavée à un bout du Tresor, mais d’absolument partout. De devant, de derrière, d’au-dessus ou même de dedans, on baigne dans la vibe sans possibilité aucune de résister à l’appel du dancefloor. On est même très vite témoins d’un possédé qui danse comme si sa vie en dépendait, et nous a inspiré le néologisme « baoudz », qui est donc la danse sans queue ni tête pratiquée par les clubbers trop enthousiastes. Il fallait alors que l’on baoudze à fond nous aussi, essayant futilement d’imiter notre maître éphémère sans voir le temps s’écouler, et oubliant qu’on voulait à la base jeter un coup d’œil vite fait au sous-sol. Dans un mix incluant entre autres Positive Centre, Abdulla Rashim et SNTS et une ambiance de célébration de fin du monde, les deux gus aux commandes du mix entre minuit et 2h entretiennent l’atmosphère pesante et entêtante qui sied parfaitement au bunker ; les machines à fumée saturent en deux-deux la caverne de leur jus épais, jusqu’à empêcher quiconque de voir ce qu’il tient dans ses mains à 40cm de ses yeux. Ajoutez des jeux de lumières stroboscopiques rouges et bleues au tableau, et on se croirait dans une version dantesque du débarquement dans Rencontres du Troisième Type. Au moins, on n’aura pas perdu notre soirée.


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Second Woman

On avait eu un sacré coup de cœur à la sortie de l’album de Second Woman, paru chez les excellents Spectrum Spools il y a quelques mois, et c’est en groupies déjà converties que nous nous rendîmes pour notre dernier pèlerinage au Kraftwerk. Il est 21h en ce cinquième jour de festival, et la Main Stage commence a avoir du mal à se remplir. Nous ne nous plaindrons pas d’avoir pu nous aventurer jusqu’au pied de l’estrade sans le moindre obstacle, mais la prestation aurait amplement mérité salle comble. Traitant le rythme comme une matière malléable, la part belle est rendue aux tempos instables, accélérations, décélérations, syncopes et contre-temps, les rythmiques se succèdent, parfois même se superposent jusqu’à frôler les grandes heures des maîtres en matière d’abstraction rythmique. Oserons-nous citer Autechre ? définitivement, oui. Mais il serait aussi justice de rendre à Gabor Lazar et Mark Fell ce qui appartient à Gabark Fell et Markor Lazar. Cependant, Second Woman parvient en permanence à conserver un pied du côté cadencé de leur proto-techno teintée de dub, permettant aux aficionados de pouvoir maintenir un balancement de tête régulier malgré les fontaines de kicks qui rebondissent en quasi-permanence du sol au plafond. Une certaine vision de la radicalité se met en place. Pas la précieuse et fausse posture de Croatian Amor, pas celle qui se cherche dans le déchaînement de violence à la UF, mais une radicalité qui s’épanouit dans un minimalisme et un brutalisme aussi tranchés que la volonté de remettre en cause les codes rythmiques, et de mettre cette rupture au premier plan, nue, âpre, minérale. À ce titre, le visuel colle parfaitement. Pur, en nuance de gris, très exactement calé sur le son et ses sautes de tension, le visuel transforme le live en une performance qui ne souffre d’aucune concession. Alors évidemment, pour nous autres tartineurs friands de mises à sac cervicales, pas moyen de quitter la place avant que le duo ne décide d’arrêter. Au vu du remplissage impressionnant qui se mettra rapidement en place pour la suite de la soirée, on comprend que le gros des festivaliers avait fait le pari des têtes d’affiche qui suivaient à partir de 22h. Bien grave fut leur erreur.

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Robin Fox presents RGB

S’appropriant certainement le prix de la performance la plus singulière du festival, RGB s’était fait coller l’étiquette de « laser show » sur le front, et on s’imaginait peut-être un simple interlude léger et digeste avant Alessandro Cortini. Mais ça, c’est parce qu’on ne savait rien de Robin Fox et de son expertise dans le domaine de la symbiose entre le son et la lumière. Trois lasers, un par couleur primaire, interagissent directement avec le mix pour former des motifs et des séquences, voilà le concept de base. Mais une fois les lumières éteintes, installés pas très loin de la scène pour avoir une vision panoramique de l’espace principal et le cœur du projet atteint, on ne voit pas les 40 minutes de projection s’écouler. Utilisant les caractéristiques électriques du son à la manière d’un super-oscilloscope, l’australien fait réagir les projections lumineuses en temps réel avec la musique et nous plonge intégralement dans une expérience synesthésique aussi immersive qu’extrême. Les silences et les uppercuts se succèdent sans répit sur nos corps en PLS qui subissent une série de compressions et de décompressions paroxysmales, tandis que nos yeux s’abreuvent de la lumière liquide qui inonde le lieu. RGB est le rendu multi-sensoriel d’un assaut analogique abstrait, et semble être simultanément la traduction visuelle des sinusoïdes émises par les enceintes et le produit sonore des schémas géométriques dessinés par les lasers rouge, vert et bleu. On a vu le turfu, et c’était claqué.

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Alessandro Cortini presents AVANTI

Final de l’Atonal annoncé tardivement, c’est le claviériste de Nine Inch Nails qui va conclure ces cinq jours marathoniens. Commencée en grandes pompes avec sa trilogie Forse chez Important Records et une paire d’autres albums tout aussi bons chez Hospital Productions, la carrière solo d’Alessandro Cortini s’est clairement installée en territoires analogiques, où la limitation du hardware est le maître mot. On s’attendait donc à une performance du même acabit avec cette première présentation de AVANTI, dont la teneur ambient n’était pas forcément la mieux indiquée pour terminer un festoche, mais qu’importe. Inspiré par de vieux films de son enfance en Super 8, l’artiste alterne les profondes phases mélodiques et les envolées à puissance exponentielle, sollicitant les cordes sensibles et nostalgiques de nos systèmes limbiques pour mieux les exposer à la lumière aveuglante de ces souvenirs que l’italien semble particulièrement chérir. Entrecoupées d’extraits vocaux tirés de ces fragments de vie écoulée, les séquences s’articulent sans difficultés et traduisent sans mots l’amour qu’entretient l’artiste avec son passé, sans pour autant se détourner de son futur. Il y a presque quelque chose de cathartique dans ce live, qui n’est pas sans faire écho aux sensations transmises par le Works d’Abul Mogard un peu plus tôt cette année. Beau partage d’un Cortini inspiré qui aura même fait verser une larmichette, et cette fois pas à cause des machines à fumées avoisinantes.

Fin de partie : cassez-vous

S’ensuivit une transhumance forcée fort peu agréable, puisqu’à la suite du dernier live de la scène principale, le public fut gentiment invité à descendre… pour ne plus jamais remonter. En effet, suite à la décision d’on ne sait quel crétin, la closing party a été programmée dans la salle la plus petite de toute l’usine, c’est-à-dire le Ohm. Devant les corps qui s’amoncelaient en une ligne ressemblant de plus en plus à celle d’une distribution gratuite de farine durant la dernière guerre, nous nous mîmes en quête d’un dernier demi aux goût et prix abordables, avant de se décider sur la suite des pérégrinations. Oui mais en fait non, car tous les bars accessibles étaient fermés, et les vigiles commençaient salement à s’exciter. Tout ceci avait un mauvais goût de « maintenant cassez-vous bande de baltringues », ou comment virer les gens en fermant comptoirs et chiottes à minuit. Sans plus s’énerver, on décida donc de rentrer dans nos pénates, sans vraiment avoir eu le loisir ni le temps de réaliser que c’était fini.

À l’année prochaine ? À l’année prochaine.

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Adrien, Dotflac et Ehoarn

Crédits photo : Ehoarn

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