Siavash Amini – TAR | Jeu de pénombres

Point de rabâchage aujourd’hui, vous connaissez déjà tout l’amour que je porte à ces artistes iraniens qui explorent avec brio les musiques électroniques que l’on chérit tant par chez nous. Après Tegh il y a quelques semaines, c’est au tour de Siavash Amini de sortir un autre album, un poil différent des gourmandises qu’il nous a offert par deux fois chez Futuresequence avec What Wind Whispered to the Trees et Subsiding, expliquant peut-être pourquoi TAR paraît cette fois-ci chez Hallow Ground. Plongée en terres troubles.

Ne partageant pas l’avis du dossier de presse décrivant TAR, parmi d’autres adjectifs, comme plus mélodique que ses prédécesseurs, je le situerais dans les mêmes terres brûlées que le Clonic Earth de Valerio Tricoli par rapport à Miseri Lares, celles où des vestiges de compositions passées se subliment en de fragiles filins momentanément tendus entre deux époques et deux endroits, juste avant de se volatiliser définitivement dans les limbes de l’existence. Celles où de lourdes cendres s’échappent de braises encore chaudes, évoquant une tangibilité révolue qui refuse l’acceptation d’un funeste et tout aussi inéluctable destin. Les mélodies perçues ne semblent pas jouées directement pour nous, flottant erratiquement dans les espaces sonores créés par l’iranien. Au contraire, nous ne sommes que des âmes déambulant dans un désert intérieur qui ont la chance de capter des mélopées assourdies, amenées d’horizons inconnus par le vent chaud du sud et diffusant les ondes au gré d’une spatialisation en perpétuel mouvement. De quoi se perdre dans les tempêtes de sable successives, s’érigeant en piliers de la terre éphémères qui soutiendront la voûte céleste qu’on pourra peut-être apercevoir dans l’œil du cyclone.

C’est donc en mettant une certaine distance entre son public et lui-même que TAR se dévoile. Même si l’on reconnaît toujours la patte Siavash Amini et ses inspirations noise qui conduiront les orchestrations au bord de l’apoptose, tout ceci est ici d’une certaine manière dilué, ou plutôt retenu, comme si les compositions étaient victimes d’un fatalisme dont le poids les mènera à une agonie infinie. Les jets de cordes circulaires tracent leurs ultimes saillies dans les dunes millénaires jusqu’à venir s’écraser sur notre esprit en bout de course, les textures râpeuses à souhait qui ponctuent notamment le début et la fin de l’album se font les messagers du chaos qui les a vu naître il y a des siècles, et la progression globale de la narration ne se fera qu’à force de sacrifice et de volonté, car elle s’enfonce et s’abandonne sans se débattre au milieu des rivières de goudron que l’on devra nécessairement traverser pour espérer retrouver la sérénité sur l’autre rive. Et c’est en plongeant en apnée dans ces flots déchaînés que l’on appréhendera le mieux le sens de la musique, faisant trembler la surface dans certains passages particulièrement impitoyables (la corne d’appel à une dernière bataille dans Rivers of Tar, saisissante de puissance) tout en n’ayant qu’un effet infime sur un monde spatialement très proche mais structurellement déconnecté de notre côté de la frontière. Rester immergé dans la poix épaisse et huileuse pour filtrer les émotions qui font rage à quelques centimètres au-dessus de nos têtes, et n’en capter que les plus puissantes vibrations dans un réflexe de survie contre-instinctif. Ignorer la réalité et n’en saisir que la vérité profonde. Puis finalement laisser les hourvaris méridionaux porter leur colère vers d’autres contrées à la fin de The Dust We Breathe, aspirant les dernières traces mélodiques dans des appels d’air surnaturels.

Différent de ce que nous a déjà proposé Siavash Amini dans le passé et demandant un peu plus d’engagement pour y pénétrer, TAR s’inscrit malgré tout dans la lignée artistique du perse, entre expression personnelle d’une pénombre intérieure hésitant entre les ténèbres et la lumière et morceaux cathartiques fracassant les barrières de protection émotionnelle vainement dressées par les réfractaires à la mélancolie. Le vent souffle toujours dans le dos de l’artiste, et j’espère le meilleur pour conclure bientôt la trilogie commencée chez Futuresequence fin 2014.

CD ou vinyle ici-ci-ci, digital par là-là-là.

Dotflac

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