Hecq – Mare Nostrum | Charon

mare-nostrumC’est vrai, on a déjà parlé de Ben Lukas Boysen cette année. Son Spells publié chez Erased Tapes est cependant loin d’être un coup de foudre me concernant, mais je ne me répéterai pas et vous laisserai aller ici si la curiosité vous pique. Ça m’embête un peu d’ailleurs, car ce berlinois bénéficiait jusque là d’une discographie exemplaire, foulant les genres de la musique électronique en y laissant à chaque fois une empreinte profonde et durable. Comme je n’aime pas rester sur une (semi-)déception, surtout en tant que fanboy (j’avoue), je vais vous emmener avec moi début 2015, pour une chronique à rebours sur une de ses plus belles créations à ce jour. C’est parti pour Mare Nostrum, chez ses éternels amis de Hymen Records.

Petit prérequis introductif pour comprendre où l’on met les pieds : MareNostrum est le super-ordinateur le plus puissant d’Europe. Situé à Barcelone, il déroule ses kilomètres de fibre optique au sein d’une chapelle reconsacrée par et pour la science, enclavé dans une prison de verre et d’acier jurant là aussi avec la pierre ancienne de l’édifice ; sans lancer l’album, son histoire et ses contrastes semblent déjà nous faire comprendre son rôle d’intermédiaire entre deux mondes. Hecq se manifeste là, à la demande de Fernando Cucchietti, un des baby-sitters du gros bébé, pour illustrer soniquement un documentaire dédié à MareNostrum en utilisant uniquement des enregistrements de la machine, et même si on n’en verra probablement aucune image, la bande originale est sortie comme un projet à part entière. Maintenant que vous avez saisi les postulats de base, il est temps de parler de la musique elle-même.

Déjà, on se retrouve ici dans une configuration innovante pour Hecq, qui nous offre quatre monolithes de 20 minutes comme plat de résistance. Associer ce paramètre et le fait que Mare Nostrum est entièrement composé à partir de field recordings de matos électronique, ça peut en effrayer certains, c’est sûr. Mais après une première écoute téméraire, on se souvient que le type à l’origine du skeud, c’est pas n’importe qui. Et surtout, on ressort de cette expérience un peu groggy et différent, étourdi mais serein, sans trop savoir pourquoi. Y a quelque chose qui dépasse le cadre acoustique dans ce carré de pistes, une communication qui tente de s’établir entre la musique et l’auditeur, une progression d’un dialogue objectivement inintelligible entre deux mondes opposés mais naturellement compris et assimilé par notre cœur et ses processeurs. Pour moi, Mare Nostrum est exactement ça : un témoignage capital de la portée des échanges entre l’humain et le digital. Ce que je m’imagine en écoutant l’album est en fait assez simple, et suit les quatre morceaux comme autant de chapitres d’un livre à la fin ouverte. Ne jugez pas la pseudo-chronique track-by-track qui va suivre, j’vous jure que je vais essayer de rendre ça bien.

I. Contact. L’artiste pénètre une dimension nouvelle, presque extra-terrestre, et rien ne pourra en émerger sans qu’il ne trouve un langage commun avec ses habitants. C’est certainement cela qui explique que I soit le morceau le plus abstrait et brut de l’histoire, car MareNostrum et Hecq doivent d’abord trouver le moyen d’interagir pour développer des connaissances ensemble. Plus le morceau avance, plus l’atmosphère devient calme et nette, laissant bourdonner les essaims de particules en arrière-plan pour ne filtrer que les centres nerveux du langage informatique que sont des têtes de lecture de disques durs et des flux de données dans les câbles. Le temps de l’observation et du domptage sont maintenant révolus.

II. Traduction. Une base de travail commune est désormais installée pour ouvrir la voie au progrès. Les bruits électroniques et mécaniques sont cette fois rapidement remisés en fond de toile, submergés par des strates ambient spatiales émergentes ponctuées d’appels aigus et de pulsations profondes absentes de la précédente partie. Difficile de capturer les détails de cette conversation comme le vocabulaire pour la comprendre est encore trop superficiel, mais il est évident que des sentiments transparaissent des fréquences qui nous transpercent. Les motifs sonores erratiques sont de plus en plus faibles face à ce qu’on peut décrire comme des phases mélodiques distantes et périodiques, et ouvrent la voie à un niveau supérieur de compréhension. Guidé par les gémissements de l’ordinateur, le processus de calibration entre les deux êtres n’est pas complet, mais la base de données pour qu’ils se comprennent entièrement augmente exponentiellement, donnant à des émotions strictement informatisées une résonance humaine inédite. Décodons-nous ce que MareNostrum nous dit ou bien est-ce lui qui nous décode ? Est-ce que la machine s’adapte à l’homme ou bien est-ce que l’homme se transforme en machine ?

III. Communication. Le processus de création peut véritablement commencer. Hecq et MareNostrum commencent à fusionner leurs potentiels propres pour créer un nouvel algorithme où les idées humaines sont digitalement traitées et perfectionnées, et où les successions de 0 et de 1 sont ré-interprétées avec la sensibilité et l’expérience personnelles de Hecq. Les bruits électroniques sont substitués par d’immenses vagues fréquentielles tri-tonales, dont les origines semblent remonter au-delà du temps et de l’espace pour finalement ouvrir un portail vers un nouvel univers, sur les rivages où l’énergie de ces gigantesques rouleaux se brise. D’un côté, l’influence de MareNostrum est rendue cristalline par l’intervention aléatoire de ses parties mécaniques dirigées par les pétaflops de données qui coulent à chaque instant au travers de ses artères digitales, pompées en permanence par des milliers de micro-processeurs ; d’un autre côté, on reconnaît instantanément la patte Hecq dans cet océan de sons artificiels, créant d’une poignée d’enregistrements une partie drone très dense nous envoyant plus loin que la fin du cosmos, et réminiscente des meilleures heures de Night Falls. Un climax de l’album qui fait table rase d’un passé pourtant proche pour ouvrir un futur de tous les possibles.

IV. Sublimation. C’était évident. La machine ne devient pas plus humaine, mais l’humain ne se digitalise pas pour autant. C’est plus que ça. Nous sommes témoins d’une symbiose parfaite entre une créature organique et une autre numérique, deux esprits puissants et uniques qui se sont conjugués en une nouvelle entité valant infiniment plus que la somme de ses deux parties. Quand les précédents morceaux mettaient un moment avant d’entamer des phases mélodiques développées, IV commence avec l’une d’elles aux frontières de l’espace-temps comme à la fin de III, confirmant cette impression d’être en face d’un être supérieur. Pas encore complètement stable, chacune de ses moitiés cherche encore à s’accorder à l’autre, MareNostrum crachant ses poumons pour suivre les créations de Hecq et lui essayant de convertir les algorithmes du super-ordinateur en pièces concrètes. Mais pour réellement se surpasser, ils doivent tous les deux ignorer leurs propres limites, et c’est exactement ce qu’il se passe dans IV : une décision partagée de concentrer leurs connaissances et leurs émotions pour dépasser leur potentiels pourtant déjà incroyables. La première grande étape du succès de communication entre eux fut la création de parties mélodiques dans II, et son développement dans III. Le dernier palier avant la transcendance sera donc la création d’une partie rythmique, retrouvée ici dans les dix dernières minutes de l’album. Un tempo se devine derrière un nuage d’électrons agité, mais les notes sont frappées irrégulièrement, parfois de manière fausse, plus fortement ou plus doucement. Ou bien le sont-elles ? Ne serait-ce pas simplement un niveau supérieur de compréhension pour nous, humains qui ne pouvons pas saisir la beauté de cette création ? On peut quand même ressentir l’impact émotionnel que ce semblant de conclusion a sur l’ensemble du concept, évoluant de sons et glitches nés dans des circuits abstraits vers des parties mélodiques, puis rythmiques qui se libèrent presque de leurs origines. Mais il se passe indéniablement des choses qui nous échappent ici.

Ils disent qu’un humain moyen utilise environ 10 % de ses capacités cérébrales, malgré l’existence de beaucoup plus de connexions neuronales. Mare Nostrum est peut-être une clé nous offrant l’accès au reste ; ses effets psychoacoustiques sur mon cerveau me permettent en tous les cas de lui laisser cette possibilité. Toutes les lumières s’allument dans mon système nerveux quand je le lance, décuplant les sens et produisant de douces paresthésies jusqu’au plus distantes terminaisons nerveuses de mon corps. Après un an et demi de gestation, force est de constater que cet album n’est seulement génial mais absolument nécessaire, et ne souffre d’aucune longueur malgré ses 80 minutes atteintes les doigts dans le nez (rajoutez-en 30 si vous allez découvrir les deux parties bonus mises en ligne par Hecq sur son Soundcloud). Si ce n’est pas déjà fait, allez donc écouter d’urgence un album qui passera certainement à la postérité.

Je vous avais dit qu’elle serait bien cette chronique, non ? Non ?

Digital ou CD chez Hymen Records, et pourquoi pas double-vinyle dans l’avenir, car l’album et sa musique seraient parfaitement adaptés à ce format. Night Falls est bien sorti sur wax huit ans après, tous les espoirs sont permis…

Dotflac

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